Calais : objectif Londres

Le voyage sans fin de Ghassan, réfugié afghan

Ghassan* a 28 ans. En 2009, il quitte l’Afghanistan après avoir été persécuté. Un périple de plusieurs mois le mène à Calais, puis en Angleterre. Le jeune homme reviendra pourtant s’installer en France, un voyage retour assez rare.

« Je pars d’ici ce soir. » Ce soir, Ghassan emménage dans son propre appartement. Depuis plusieurs mois, il travaille à Armentières,  et est contraint de se lever à cinq heures du matin pour respecter son contrat. « Mon patron m’a dit : tu travailles très bien, mais le problème c’est le retard. » Il sourit et secoue la tête. Pour l’instant, il est employé à poser des fenêtres et des portes, mais ne désespère pas de travailler un jour comme ambassadeur, en Inde ou au Pakistan. En Afghanistan, son pays natal, ses résultats scolaires lui ont permis d’aller étudier en Inde. Sorti troisième de son lycée, il parle aujourd’hui couramment le dari, le pachtou (dialectes afghans), l’anglais, plusieurs dialectes pakistanais et iraniens, et n’est plus très loin de maîtriser le français.

« Tu as vingt ans, partir c’est mieux pour ta vie »

Si Ghassan est parti d’Afghanistan, c’est à la demande de ses parents, qui craignaient pour sa vie. À 20 ans, il est enlevé pendant 45 jours. Il ne sait toujours pas par qui. « Il y en a qui étaient afghans, mais d’autres parlaient russe, ou tadjik. » Ses ravisseurs espéraient entrer en contact avec son père, proche des milieux politiques. Ghassan refuse de leur donner des informations. Il est battu puis enfermé avec d’autres garçons, certains âgés de 12 ou 13 ans. Ceux qui le tiennent captif décident alors d’en faire un kamikaze, contraint de déclencher sa ceinture d’explosifs dans une grande ville du pays.

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Ghassan à Lens, le 28 mars 2016. Mathilde Goupil/ESJ Lille

Ghassan réussit à s’enfuir en profitant du sommeil du gardien, et vole son téléphone portable pour garder des preuves. « Je suis sorti, j’étais dans la montagne. J’ai rencontré un berger, je lui ai demandé : « Où est Kaboul ? » Sa ville natale est loin, à 80 km de là. Le berger rencontré l’abrite pour la nuit et lui paye le billet de train retour. Quand il rentre, ses parents sont unanimes : le danger est trop grand pour qu’il reste en Afghanistan. « Ma mère m’a dit : ‘Tu as 20 ans, partir c’est mieux pour ta vie’. » Une lettre d’un ami de son père témoigne de ce que le jeune homme a subi en Afghanistan. Il l’a toujours avec lui : le document a joué un rôle déterminant dans l’obtention de sa carte de séjour française, même si la France n’était pas l’objectif initial.

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Ghassan devant un tableau chez Julien à Lens, le 28 mars 2016. Mathilde Goupil/ESJ Lille

Ses parents avaient conseillé à Ghassan de rejoindre l’Angleterre. Ils étaient même parvenus à réunir assez d’argent pour payer un passeur : environ 30.000 euros. « On n’avait pas beaucoup, c’est très cher… » Il traverse l’Iran, la Turquie, pour la majeure partie à pieds. Avec ses compagnons de route, ils marchent parfois jusqu’à dix heures par jour, sous la contrainte des passeurs. Dans les portions de route qu’ils effectuent en voiture, ils sont entassés à quatorze dans un véhicule pour cinq.

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Arrivés à Izmir, sur la côte turque, ils doivent traverser la mer Egée, une des parties les plus risquées du voyage. « C’était très dangereux. On était dans un bateau très petit. J’ai vu le moteur, et j’ai dit ‘Il ne va pas fonctionner pour 45 personnes’. Les passeurs m’ont dit que c’était de la très bonne qualité.  » Ils parviennent jusqu’en Grèce, une chance que beaucoup d’autres migrants n’ont pas. Là, ils sont enfermés trois semaines par les passeurs. Le voyage est loin d’être fini, et ceux-ci veulent garder un œil sur leurs clients. Ghassan arrive finalement en France, après avoir encore traversé l’Italie.

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De l'Afghanistan à Lens, le voyage de Ghassan a duré neuf mois. Lens, 28 mars 2016. Mathilde Goupil/ESJ Lille

Il passe trois semaines dans le camp de réfugiés de Dunkerque, aussi inhospitalier que celui de Calais. « J’étais triste. On ne savait pas qu’on allait vivre comme ça en France… Les policiers nous frappaient », explique-t-il dans son français simple. Des dizaines de fois, il tente le voyage vers l’Angleterre en montant sur un camion mais est systématiquement arrêté. En janvier 2010, il a l’idée d’éventrer la toile sur le toit du poids lourd et se glisse dedans. Il parvient ce jour-là à traverser la Manche, non sans mal. Les policiers qui l’interceptent à l’arrivée le conduisent à l’hôpital : Ghassan s’est cassé la jambe en sautant dans le camion.

« J'étais triste. On ne savait pas qu'on allait vivre comme ça en France. »

Les services de l’immigration anglais se chargent de constituer son dossier. Il demande le statut de réfugié, et doit pour cela raconter en détail son histoire. Ghassan a peur d’être renvoyé en Afghanistan. Pour ses camarades, il est malchanceux : à 21 ans, il a manqué de peu la chance d’être pris en charge en tant que mineur. Un soir, à Londres, il sympathise avec un imam pakistanais. Celui-ci l’accueille chez lui, la famille l’accepte comme l’un des siens.

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En Angleterre, il travaille dans un snack, quatorze heures par jour. Mais au bout d’un an et demi, la vie de Ghassan ne ressemble pas à ce qu’il avait espéré.

Alors qu’elle représente l’Eldorado pour beaucoup de migrants, l’Angleterre lui apparaît comme une prison. Sa demande d’asile a été rejetée. Il est en situation irrégulière, sans situation stable, ni papiers. On lui suggère un mariage arrangé, mais le procédé lui déplaît. Sans nouvelles de sa mère, il finit par apprendre qu’elle est morte, en Afghanistan, ce qui mine encore davantage son moral.

Paperasses et procédures

En 2011, Ghassan décide donc de rentrer en France. « Pour le retour, c’est facile. Personne ne vérifie dans le camion…  », sourit-il. Il se rend à Lens, où un autre Afghan l’oriente vers une association d’aide aux migrants. Avec eux, il monte un autre dossier de demande d’asile. Il doit attendre six mois avant que sa demande ne soit traitée, puisqu’elle se téléscope avec celle qu’il a déposée en Angleterre. S’il vit à Lens pendant un temps, l’impression d’appartenir à une famille lui manque. Il part s’installer à Avignon, dans la famille de l’imam pakistanais qui l’avait accueilli  en Angleterre. « Ils m’ont dit : tu peux rester avec nous toute ta vie.  » L’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) en décide autrement. Après un an, Ghassan appelle Julien, le président de l’association d’aide aux migrants : « Je lui ai dit : ‘je dois repartir en Afghanistan’. Il était choqué. »

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En France, Ghassan prend des cours de français grâce à l'association que préside Julien. Lens, 28 mars 2016. Mathilde Goupil/ESJ Lille

Si l’OFPRA a refusé son dossier, c’est parce que Ghassan n’a pas assez de preuves des persécutions qu’il a subies. Des preuves qu’il ignorait devoir réunir. Julien l’encourage à ne pas abandonner et le fait revenir dans le Nord. Avec lui, il prépare des courriers, rédige des recours et amasse des témoignages. Une nouvelle demande est déposée. Elle aboutit en 2015. Depuis, Ghassan s’est installé chez Julien, dans la banlieue lensoise.

« Ce qui me manque le plus, c'est ma famille. »

Il montre sa cicatrice au front et rit : « Je me suis fait ça ici, en vélo. J’ai eu un accident avec un camion ! » Malgré les épreuves qu’il a vécues, Ghassan ne conserve aucune amertume. « En Angleterre, j’étais content pour ma sécurité mais je ne savais pas quoi faire de ma vie. Maintenant ma vie est changée ! J’ai un travail, on me parle gentiment. C’est très important. J’ai toujours trouvé des gens sympas avec moi. » Ghassan s’est trouvé de nouveaux loisirs : la musique classique, qu’il écoute le soir après la prière « pour réfléchir », sortir avec ses amis…

Vivre en Europe a apporté à Ghassan la sérénité, mais il ne veut pas en rester là. Prochaine étape : une carte de séjour de dix ans. Travailler à l’ambassade ou passer son permis : Ghassan fait désormais des projets de citoyen français. Mais le plus important pour lui serait de faire venir auprès de lui ses deux frères, plus jeunes. Puisqu’il ne peut plus aller en Afghanistan, il espère pouvoir prendre des vacances au Pakistan, pour leur rendre visite. « On va voir… Je pense qu’ils vont venir bientôt. Ce qui me manque le plus, c’est ma famille. »

Quand ils arriveront, Ghassan sera prêt : dès ce soir, il a un chez-lui.

* Certains noms de personnes et de lieux ont été modifiés.

Yacha Hajzler et Florian Hénaut

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