Lesbos : île à la dérive

Voir Lesbos et mourir

À Lesbos, les réfugiés n’ont plus de place pour mourir. Depuis novembre 2015, les cimetières sont pleins. Face à l’impuissance des autorités locales, la société civile a pris en charge l’organisation des funérailles.

28 octobre 2015. Ce soir là, à Lesbos, la crise migratoire s’est matérialisée avec violence. Dans la nuit, une embarcation en bois remplie de plus de deux cent personnes sombre dans une tempête. Le milieu du bateau craque, à l’endroit où femmes et enfants sont installés.

Le téléphone de Teodoros Nousias, le médecin légiste de Lesbos, ne cesse de sonner. Les ambulances affluent devant la morgue exiguë de Mytilène, installée sous la chapelle de l’hôpital. Épaulé par ses assistants, il prépare comme il peut le matériel médical nécessaire. « Il y avait beaucoup de familles, des bébés, des femmes enceintes. Ce sont des images qu’on voudrait ne jamais voir. » En une semaine le médecin réalise 67 autopsies. Samedi et dimanche inclus, jusqu’à une heure du matin. « On y a mis toute notre énergie, on a puisé dans nos forces pour faire au mieux notre travail », commente-t-il avec pudeur.

La morgue, d’une capacité maximale de treize corps, est submergée. Deux jours après la « grande catastrophe », comme l’appelle Teodoros Nousias, un conteneur frigorifique est livré à l’hôpital. Financé par une donatrice britannique, il finira par être remboursé par la Croix Rouge. La caisse blanche installée devant la morgue rappelle celles des livraisons de marchandises. Elle mesure douze mètres de long. C’est un renfort nécessaire pour faire face à l’horreur inattendue, mais ça ne suffit pas. Les corps y resteront entreposés pendant près d’un mois, à la limite des normes sanitaires et de dignité humaine.

Au comble de la crise, entre mi-octobre et mi-novembre, la morgue a accueilli 85 cadavres de migrants morts en mer. « On en recevait, un, deux, parfois cinq par jour. » Il faut systématiquement laver et désinfecter les corps avant de les identifier. Grâce aux photographies de la police du port d’abord, puis au concours des familles qui défilent pour indiquer des signes distinctifs, tatouages, tâches de naissance… « C’est le boulot du médecin légiste, commente Anthony l’assistant de Teodoros Nousias, ce n’est pas facile mais il faut que quelqu’un le fasse»

« Rendre leur dignité aux corps sans vie »

Il y a trois ans déjà, 22 personnes avaient perdu la vie au large des côtes de Lesbos. Le réseau de solidarité locale PIKPA s’était alors inquiété du sort des dépouilles. « Les autorités traitaient le problème de manière bureaucratique, explique la bénévole Efi Latsoudi. Nous avons décidé d’organiser des funérailles pour rendre leur dignité aux corps sans vie. » Les enterrements se déroulent de manière informelle dans un premier temps, avant que la municipalité n’accepte officiellement de céder un espace dans le grand cimetière orthodoxe d’Agio Panteleimon. « Nous avons comblé les failles de l’Etat », déplore la bénévole en colère, lasse du manque de réactivité des institutions. « Les autorités considéraient que ce n’était pas de leur ressort, et cette situation injuste dure depuis des années. »

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Jusqu’à octobre 2015, PIKPA creuse et orne près de 70 sépultures. « Beaucoup ont été détruites », précise Efi Latsoudi. Les cérémonies sont organisées selon les coutumes des pays d’origine, quand les survivants peuvent identifier les dépouilles. « Pour les corps dont on ne sait rien, c’est compliqué »concède-t-elle. Dans l’incertitude, l’association prépare des cérémonies interconfessionnelles, avec l’aide d’imams de passage ou de prêtres orthodoxes.

57 enterrements en une semaine

Fin octobre, malgré les aménagements, le cimetière Agio Panteleimon est plein. Les corps des victimes du naufrage du 28 octobre n’ont pas de place. Cette situation alarme Moustafa Dawa, un jeune homme d’origine égyptienne résidant à Lesbos depuis un an. Formé à la religion musulmane sunnite pendant seize ans à l’Université Al-Azhar au Caire, il s’impose comme l’interlocuteur privilégié de la municipalité pour prendre en charge les funérailles des migrants. Un matin, il organise un sit in. « J’avais invité les personnes à ne pas quitter les locaux de la mairie tant que nous n’obtenions pas un endroit pour construire un cimetière musulman », se rappelle-t-il.

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Moustafa Dawa au bar-restaurant le Damas, le 9 mars 2016. Cécilia Brès/ESJ Lille

Un terrain municipal, au milieu de champs d’oliviers, est mis à disposition dans le village de Kato Tritos. Le premier jour, Moustafa Dawa s’y affaire jusqu’à une heure du matin. En une semaine, il procède à 57 cérémonies. « Je lave les corps selon la tradition, je les couvre avec le kafan (linceul), puis je fais une première prière. Je creuse la terre à droite et je dépose les corps en direction de la Mecque, je les recouvre de terre, et je fais une dernière prière », détaille méthodiquement le jeune homme, qui n’avait jamais célébré d’enterrement avant octobre. Il tient absolument à ce que le rite soit respecté, demande de l’aide aux femmes pour s’occuper des corps des migrantes. « Si ça ne tenait qu’à moi, je séparerais même les sépultures sunnites des sépultures chiites », admet-il.

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Dans l’attente des beaux jours

Le prix d’un enterrement varie entre 100 et 200 euros. Il faut payer le transport de la morgue jusqu’au cimetière, le tractopelle, et la plaque funéraire en marbre. Moustafa Dawa a réuni près de 13 000 euros de dons, essentiellement d’ONG musulmanes de la péninsule arabique. Quant aux rares corps rapatriés dans leurs pays d’origine, les frais reviennent aux familles des victimes.

Pour Marios Andreotis, adjoint au maire en charge des questions migratoires, le travail de Moustafa est exemplaire. Mis à part l’octroi du terrain, aucun soutien financier public ne lui a été apporté. D’ailleurs, l’argent que l’île espère recevoir de l’Union Européenne « sera en priorité redistribué aux réfugiés, à ceux qui vivent à Lesbos », précise l’élu.

Au cimetière de Kato Tritos, les monticules de terre sont encore frais. Mais les tombes n’ont pas été creusées pour des noyés. « Les dernières personnes que nous avons enterrées sont décédées à l’hôpital »explique Moustafa Dawa. L’île a connu une accalmie ces derniers mois. Les bateaux arrivent au compte-goutte, les naufrages se font plus rares. Le conteneur réfrigéré de la morgue est vide, « et on préfère le voir comme ça » assurent de concert le médecin légiste et son assistant. Aujourd’hui, ils redoutent avec nervosité l’arrivée des beaux jours. « Ça nous va bien que les réfugiés passent sur l’île, on peut même les accueillir chez nous s’il le faut. Mais s’ils arrivent, qu’ils arrivent vivants. »

Rébecca Khananié

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