Gibraltar : un détroit, deux enclaves

Vivre-ensemble à Ceuta : un hic dans la mosaïque

Cultures et religions cohabitent à Ceuta, enclave espagnole au Maroc. Sans vraiment se mêler.

« Ici les chrétiens savent quand commence et se finit le ramadan. Moi, je sais quand ont lieu Noël et la Semaine sainte. On célèbre les fêtes les uns avec les autres », se réjouit Othman. Métis et musulman, cet employé de police ne quitterait Ceuta, enclave espagnole au Maroc, « pour rien au monde ». « C’est incroyable qu’autant de cultures s’entendent si bien au quotidien ! »

Ceuta est parfois nommée « la ville aux quatre cultures », en référence aux chrétiens, aux musulmans, aux juifs et aux hindous qui y vivent. Mais derrière ces labels, il s’agit pour les Ceutiens moins de pratique religieuse que de communauté culturelle.

Une diversité que la ville aime mettre en avant. « Les citoyens sont et se perçoivent comme Espagnols, ils sont conscients que la ville appartient à tous, et ils n’ont pas affaire à une minorité d’immigrés, ni à une majorité qui les oppresserait », se réjouissait en 2014 Maria Isabel Deu, adjointe au maire.

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Le 19 mars dernier, dans le quartier de El Principe, très majoritairement musulman : « Procession traditionnelle du Jésus de Medinaceli depuis le quartier de El Principe #Vivre-ensemble #Tolérance #Multiculturalisme » 

Terre espagnole en Afrique, bastion musulman jusqu’au XVsiècle, possession portugaise puis espagnole, Ceuta doit surtout son caractère de mosaïque à l’immigration en provenance du Maroc au cours du XXsiècle. Dans les années 1980, le gouvernement de Madrid naturalise de nombreux Ceutiens marocains.

En 2013, un rapport financé par la fondation Pluralisme et Coexistence met en avant la diversité religieuse de la ville : « Il y a un vivre-ensemble quotidien au-delà des différences ou des similitudes religieuses, qui se manifeste dans les institutions, à l’école, lors des fêtes religieuses… » 

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Dans les rues de Ceuta, mars 2016. Bérengère Sérot/ESJ Lille

« Ce vivre-ensemble est idéalisé », nuance Óscar Salguero Montaño, l’un deux auteurs. Notamment par la mairie :  « Le multiculturalisme fait partie de son image de marque. »

Chacun chez soi

Chrétiens et musulmans vivent côte-à-côte, mais pas forcément ensemble. « Je n’ai jamais célébré de mariage mixte », reconnaît Juan Jose Mateos Castro, le vicaire général de Ceuta. « Les communautés religieuses ne se mélangent pas, mais elles se respectent », affirme-t-il.

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Adil est marocain. Tous les jours, il traverse la frontière pour venir étudier au collège des Sept Collines, au cœur de la ville. Lui est musulman. Des amis « chrétiens », il en a quelques uns. « Le mélange des cultures est difficile, admet-il. Chacun s’en tient à sa religion et à ses traditions. »

À Ceuta, le castillan est la langue officielle, mais de nombreux jeunes parlent aussi le dialecte arabe local. À entendre Veronica Rivera, professeure d’espagnol dans un collège, « le communautarisme est renforcé par le bilinguisme », notamment chez les jeunes. Pour elle, mélanger les deux idiomes est un marqueur d’identité : « Ils ne sentent ni Espagnols ni Marocains. Pas Espagnols parce qu’ils ne sont pas chrétiens. Et pas Marocains parce qu’ils vivent à Ceuta, et non au Maroc. »

Séparation palpable dans la ville. Le sociologue Carlos Rontomé a identifié, dans chaque arrondissement de la ville, le pourcentage de « musulmans » et « chrétiens ». Résultat : les communautés vivraient dans des quartiers séparés, les musulmans étant majoritairement relégués dans les zones périphériques.

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Ceuta, ville multiculturelle ? Turía, présidente d’une association de parents d’élèves, confirme. Sauf pour El Principe, l’un des quartiers les plus pauvres d’Espagne, où elle habite. « Nous ne sommes plus que des musulmans », se désole-elle. « Pourtant, dans les années 1990, il y avait toutes les cultures, toutes les religions, des personnes qui venaient de partout… »

Turía aimerait que sa fille puisse vivre la mixité qu’elle a connue plus jeune, « la meilleure expérience de [sa] vie ». Grâce à une amie, elle a inscrit gratuitement sa fille à des cours de théâtre en centre-ville, où elle côtoie des habitants venus d’ailleurs. À côté de Turía, les autres mères sont unanimes : elles aimeraient que leurs enfants puissent en profiter aussi. À El Principe, elles ont l’impression d’être « éloignées de tout  » : transports, services publics, parcs, bibliothèques. « Si on me proposait de partir je m’en irais demain », affirme Turía. « Moi je resterais, objecte pourtant une autre mère. Je me sens chez moi ici. »

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Mères d'élèves du collège de quartier de Principe, à Ceuta, en mars 2016. Fabien Leboucq/ESJ Lille
Combat pour l’égalité

Au parlement local, l’égalité entre chrétiens et musulmans est au cœur du combat de certains mouvements politiques. La coalition Caballas, qui regroupe deux partis de gauche, demande par exemple que l’Aïd el-Fitr, la fête qui scelle la fin du ramadan, soit inscrite au calendrier officiel de la ville.

En 2010, les musulmans avaient déjà obtenu la reconnaissance de la date de l’Aïd al-Adha, la plus importante de l’islam. « Toutes les fêtes du calendrier étaient chrétiennes, cela ne représentait pas la réalité de la ville », argue Mohamed Mustafa, membre de Caballas. À ses côtés, Julio Bascuro Díaz, responsable de la section locale de Podemos, parti de gauche alternative, approuve. Surprenant, pour un militant qui se revendique athée ? « Dans l’idéal, admet-il, j’aimerais pouvoir atteindre l’égalité en supprimant la religion. Mais si ce n’est pas possible, et s’il y a une plus grande visibilité des catholiques, alors, pour atteindre l’égalité, il faut aussi rendre visible les musulmans. »  

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À Ceuta, « la société est raciste »

Les deux militants partagent le même constat : les communautés chrétiennes et musulmanes ne font pas face aux mêmes défis. « Qui a le plus d’échec scolaire ? Les musulmans. Le plus de chômage ? Les musulmans. Qui sont les plus frappés par la pauvreté ? Les musulmans », s’exclame Mohammed. Pour lui la religion n’est que la partie émergée de l’iceberg : « On met souvent en avant l’aspect cultuel, parce que c’est le plus visible, mais le problème est socio-économique. Si nous étions chinois, ce serait la même chose. »

Pour Julio Basurco Díaz, les différences socio-économiques ont une explication culturelle. « La société est raciste. » Un « racisme » qui entretiendrait la séparation des communautés. Le militant cite l’exemple d’un collège voisin : les « chrétiens  » l’auraient quitté car, selon lui, ils estimaient que « la présence de musulmans [allait] nuire à leur apprentissage. »

Plutôt que de racisme, le sociologue Carlos Rontomé préfère parler de « classisme », pour appuyer le caractère social de la discrimination. Mais il reconnaît qu’il existe aussi une certaine « hégémonie de la culture chrétienne » à Ceuta, même s’il constate une évolution. « Il y a 20 ans, vous n’auriez trouvé aucun nom de rue avec une personnalité musulmane. Désormais, on tend vers plus d’équilibre. Progressivement, cela devient naturel. »

Bastien Augey
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