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Calais : objectif Londres

Une journée dans la « jungle » démantelée

Début mars, la partie sud du bidonville de Calais a été réduite à l’état de décombres. Les migrants y avaient bâti un village grouillant de vie. Dans les yeux de l’un d’entre eux, « Moïse », soyez témoins d’un quotidien bouleversé par le démantèlement*.

*récit reconstitué à partir de faits réels et témoignages

10 heures  – Sur des cendres, un foyer encore chaud. On zigzague dans les décombres d’abris de fortune noircis par l’incendie. Au milieu, une bonbonne de gaz elle aussi assombrie. Un peu partout, les policiers quadrillent, flashball au poing. Derrière eux, le va-et-vient de la pelleteuse et son ronron mécanique obsèdent. Cent mètres par cent mètres, chaque jour, les migrants et bénévoles assistent à l’amputation de la moitié du bidonville de Calais par un implacable bal d’hommes en gilet rouge fluo et casque blanc. Le signal sonore régulier d’un engin de chantier en manoeuvre verse en toile de fond la destruction méthodique de la partie sud du camp.

Le 12 février dernier, la préfète du Pas-de-Calais Fabienne Buccio avait annoncé le démantèlement de la zone sud de la « jungle ». Le but : ne pas laisser la « jungle » se développer indéfiniment, surtout depuis qu’un centre d’accueil en dur propose 1 500 places au cœur de la « jungle ». Une motivation à la fois « humanitaire et sécuritaire », pour reprendre les mots de la préfète. Un recours d’associations d’aides aux migrants avait été rejeté par le tribunal administratif de Lille le 24 février 2016. Cinq jours plus tard, les bulldozers commençaient leur oeuvre.

De loin, un homme à chapeau et petites lunettes, enveloppé dans un grand imper noir, surveille le spectacle. Pour Victor, un militant associatif qui ne mâche pas ses mots, le style de l’homme au chapeau évoque un temps révolu où les autorités françaises étaient qualifiées de « collabos ». Un sentiment que partagent quelques-uns des bénévoles sur place ce jour-là, fervents défenseurs du camp en passe d’être détruit.

Lieux de vie

Face aux bulldozers, migrants et bénévoles grimpent sur les toits en boucliers humains pour empêcher l’évacuation. Sans succès : les forces de l’ordre parviennent à les déloger de gré ou de force. Nombre de tentes ont inscrit « lieu de vie » sur leur façade, dans une dernière tentative dérisoire d’échapper à la destruction. Les autorités publiques, suivant la décision du juge administratif, ont promis d’épargner les « lieux de vie » que sont les cantines, lieux de culte et écoles. Mis à part l’École laïque du chemin des dunes, la plupart finiront pourtant par disparaître d’eux-mêmes, perdus dans un désert de toile et de bois, un coin inhabité où plus personne ne vit.

« Bientôt, ils détruiront ma maison »

Interloqués, deux policiers appuyés sur leurs boucliers regardent les Soudanais, premiers concernés par l’évacuation, jouer au foot sans se soucier de la démolition. L’un des migrants, Moïse, invite journalistes et bénévoles à manger chez lui. « Bientôt, ils détruiront ma maison, dit-il, angoissé. Je ne sais pas où je vais aller. Peut-être, rejoindre de la famille dans la partie nord de la ‘jungle’. »

Glissons-nous le temps d’une journée dans la peau de Moïse : quelques heures durant lesquelles son quotidien dans la «jungle» a été chamboulé par le démantèlement.

La vie dans le camp Art, commerce, et vie courante

11 heures – Ce matin, Moïse s’est levé tard après une rude nuit dans le froid et l’humidité du bidonville. Au réveil, il ne s’est pas lavé. Les seules douches se trouvent à plusieurs centaines de mètres de là, au centre Jules Ferry. Au vu de l’affluence, il ne faut pas espérer se doucher plus d’une fois par semaine. Et pas plus de cinq minutes par personne, montre en main. Alors, après avoir fait chauffer un peu d’eau, Moïse se débarbouille devant sa tente sur un petit carré de plastique et se sèche au vent. L’hygiène dentaire est relativement assurée : les bénévoles distribuent brosses à dent et dentifrice. Pour aller aux toilettes, c’est une autre affaire. On en compte trop peu, et elles débordent régulièrement d’excréments. Les services d’entretien passent pourtant tous les deux jours, déversant à chaque fois l’équivalent de huit jours de produits chimiques.

Lire aussi : La santé, grande oubliée de la « jungle »

13 heures – C’est l’heure de la distribution de nourriture. Moïse fait la queue, patiemment. Comme il est un homme, il estime pouvoir se permettre de se servir avant les femmes. La nourriture se résume souvent à des glucides et de l’eau. Aujourd’hui, Moïse reçoit du pain, aliment ultime du camp, qu’on se partage entre amis, même quand il n’y en a pas beaucoup. On trempe quelques morceaux dans une sauce à base de thon, de carottes, et d’épices, et cela fait office de repas.

14 heures – Pour tuer le temps, Moïse passe faire un tour à l’École d’arts et métiers tenue par l’artiste-migrant Alpha, un lieu quasiment sacré dans la partie soudanaise du camp. Ici, on confectionne des objets d’art, on joue du piano ou on écrit des poèmes, on dessine ou on peint.

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15 heures – Soudain, les machines parviennent à la partie du camp où Moïse loge. Il assiste en direct, impuissant, à la destruction de sa cabane par les ouvriers de l’entreprise de démolition. Dépité. Résigné. Moïse vagabonde un peu plus loin à l’ouest, dans la partie plus proche de la rocade, où passent les camions assaillis par les migrants. Cette zone est peuplée principalement d’Afghans, de Syriens, d’Iraniens, et de Kurdes. Moïse trouvera finalement refuge dans un café du « marché », affalé sur une banquette sur laquelle certains passeront la nuit après avoir perdu leur tente.

Le « marché » est une longue artère de la partie sud du bidonville, autour de laquelle se sont agglutinés de nombreux lieux de vie. Un peu partout, des cafés et salons de thé : grandes banquettes de bois drapé, narguilés, boissons chaudes à 50 centimes, billard, prises pour recharger son téléphone… Il y a même quelques églises, dont une orthodoxe, même si l’islam est largement majoritaire. Tous les vendredis a lieu la « grande prière » qui voit des centaines de musulmans prier, parfois à même la boue et le gravier, dans la rue principale du Marché. Dans ce lieu de passage commercial, les cabanes ont des fenêtres en plastique tendu renforcées par un grillage, qui donnent l’illusion de véritables carreaux.

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Certains lieux se déclarent « restaurant », et on y retrouve la nationalité des plats servis rien qu’en lisant les noms griffonnés sur la toile : « Hamid Karzai Rastorant », « Afghan Restorante ». Des migrants reconvertis en chefs cuistot y servent des plats qui n’ont rien à envier à ceux du pays à des bénévoles, journalistes et touristes affamés. En comparaison au pouvoir d’achat des migrants, cette clientèle huppée peut s’offrir des plats à 5 euros, une précieuse source de revenus pour les migrants.

Autour, de nombreuses échoppes fournissent le camp en produits du quotidien : cigarettes roulées pour trois fois rien, canettes de soda, quelques ustensiles de cuisine et des accessoires pour téléphone.

Incendies et caillassages Dans la destruction, les feux et les heurts

Depuis ce matin, deuxième jour du démantèlement, les autorités évacuent au bulldozer la partie africaine, peuplée principalement de Soudanais et d’Erythréens. Cette population calme, ayant eu vent de la brutalité des CRS et des violences du premier jour d’évacuation rapportée par les bénévoles et les médias, écoute plus facilement les bénévoles qui maraudent pour proposer un des derniers hébergements dans les conteneurs de l’Etat ou une place dans un bus pour une ville française. Puis, tout doucement, les  machines avancent dans la zone « arabe » habitée par les Afghans, Syriens, Irakiens, Iraniens et Kurdes, à l’ouest. Elles frappent le « marché », centre névralgique de la partie sud du bidonville, bientôt réduit à l’état de gravas et de cendres.

L’énergie vitale du camp et son organisation sont chamboulées par le démantèlement. Il grise tout, absorbe tout, écrase tout. Les esprits se tendent dans ce petit univers de cabanes qui s’écroule. L’irritation des migrants transperce à chaque regard, à chaque geste, à chaque sourire moqueur. Les enfants, eux, extériorisent en se montrant taquins avec les inconnus. Un adolescent afghan tapote l’épaule d’un des nombreux journalistes, d’autres tentent de s’emparer de leur matériel.

Tensions et paranoïa

Les CRS sont pris en tenaille entre les fréquents incendies d’habitations et la grogne des bénévoles et migrants. La préfecture traque les responsables de ces feux intempestifs : le collectif No Border, des militants apportant une aide inconditionnelle aux réfugiés. La préfète Fabienne Buccio les désigne comme des instigateurs-pyromanes « manipulant les migrants » pour créer la confusion dans la « jungle »

Une sorte de paranoïa s’installe autour de la rumeur de « flics infiltrés » à la recherche d’activistes pyromanes. Un photographe se baladant seul dans le bidonville est regardé avec suspicion par les bénévoles, qui craignent d’avoir affaire à un policier en civil.

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Dans la « jungle », certains avancent que ce sont les CRS qui mettent le feu aux habitations de toile et de bois avec leurs grenades lacrymogènes. Dans la confusion des violences des premiers jours de démantèlement, ce genre d’accidents s’est peut-être produit.

Mais, un jour, Moïse assiste lui même à un incendie : soudain, une première tente prend feu et sa fumée noire, visible en tout point du camp, attire migrants, bénévoles et journalistes. Les humanitaires interviennent avec des seaux d’eau et des petits extincteurs. Puis, les CRS arrivent sur zone, la quadrillent, et imposent un périmètre de sécurité derrière lequel personne ne passe. Les pompiers arriveront plusieurs dizaines de minutes plus tard. Mais déjà, une seconde tente s’enflamme sans qu’on puisse en repérer l’auteur, forçant les CRS à se disperser pour protéger la population du nouveau feu menaçant. À cet instant, la caillasse tombe comme une pluie sur les policiers. Au vu de la situation, chez les policiers, la consigne est de ne plus aller à l’affrontement.

Rester ou partir Sans perdre foi, s'accrocher à son but

16 heures – Moïse choisit de se mettre au calme un peu plus au nord du camp. Il est chez un ami, Soudanais lui aussi. Malgré le démantèlement, la communauté soudanaise tient bon, envers et contre tout. Au détour d’un thé, bénévoles, journalistes et migrants dansent et chantent sur « No woman no cry », « I shot the sheriff », ou « Is this love » de Bob Marley. Une joie indéboulonnable. La fête improvisée se poursuit sur « Sapé comme jamais », de Maître Gims, interprète primé aux Victoires de la musique, né à Kinshasa et bientôt naturalisé français. A cet instant, son destin fait étrangement écho à celui des migrants de la « jungle » qui se déhanchent sur son tube, cherchant eux aussi en Europe une forme de réussite.

Mais plusieurs d’entre eux sont déjà partis : beaucoup de Soudanais ont pris un bus vers Nantes, Bordeaux, ou La Rochelle, en direction d’un des Centre d’accueil et d’orientation (CAO), éparpillés sur tout le territoire français. Ouverts pour désengorger le bidonville de Calais, les CAO sont des structures publiques d’accueil pour les migrants désireux d’effectuer leur demande d’asile en France.

18 heures – Après hésitation, Moïse refuse d’aller dans un centre d’Etat. L’information circule qu’on lui prendra ses empreintes : si sa demande d’asile est refoulée par la République, son expulsion sera notifiée à tous les Etats européens. En clair, Londres ne pourra légalement plus jamais l’accueillir. Moïse préfère rester dans la « jungle », se réfugiant dans la partie nord, dont la population a été multipliée par deux en quinze jours de démantèlement. Peut-être squattera-t-il un banc du centre-ville de Calais. Après tout, c’est bien ce qu’on faisait, avant que la « jungle » n’émerge au printemps 2015.

Ces derniers jours, le désespoir pointe le bout de son nez. Mais la destruction du camp ne tempère en rien sa détermination. Moïse tentera à nouveau le passage vers Albion, seul. Ou à l’aide d’un passeur, s’il parvient à récolter quelques milliers d’euros. Le goulot d’étranglement de Calais se resserre sur les migrants, au fur et à mesure que ces derniers s’entassent dans des conditions unanimement qualifiées d’indignes. Malgré la « sécurisation » des frontières à coup de barrières Haute sécurité, ceux qu’on appelait les « sans-papiers » parviennent encore à rejoindre l’Angleterre. Et Calais reste l’étape obligée vers l’Eldorado britannique.

Youness Rhounna

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