Calais : objectif Londres

La santé, grande oubliée de la « jungle »

À Calais, la gestion politique de la crise migratoire relègue au second plan une réalité sanitaire désastreuse. Les conditions de vie du camp sont propices aux maladies . La situation est aggravée par le démantèlement et le départ progressif des ONG.

« Il n’a plus de véritable urgence sanitaire à Calais. » C’est par ces mots que Raphaël Etcheberry, chargé de communication terrain à Médecins sans frontières (MSF), a justifié le 21 février au téléphone le départ de l’ONG vers Grande-Synthe. Début mars, seules quelques équipes de bénévoles sont encore présentes dans le bidonville de Calais. Pourtant, malgré le démantèlement de sa partie sud, le camp n’a pas désempli et la situation humanitaire reste alarmante.

Lire aussi : Une journée dans la « jungle » démantelée

« Il n’a plus de véritable urgence sanitaire à Calais. » Raphaël Etcheberry, MSF

Les abris sommaires constitués de bois et recouverts de bâches ne protègent pas complètement des intempéries et du froid hivernal. Les WC sont relativement rares malgré l’installation par MSF de sanitaires chimiques. Le sud de la « jungle » ne dispose que de quatre points d’eau, une quantité insuffisante à l’hygiène quotidienne de chacun. L’arrivée régulière de nouveaux migrants aggrave encore les conditions sanitaires. Les cas de diarrhées, d’hépatite A ou de gale sont fréquents.

La « jungle » constitue en outre un danger permanent pour ceux qui y vivent. Bâtie sur une ancienne décharge, elle fourmille de déchets et d’objets contondants de toutes sortes, à l’origine de blessures et de cas de tétanos. Selon des statistiques de Médecins du monde (MDM), 28 % des cas de traumatologie et de blessures à l’été 2015 étaient liées au terrain du camp.

Sante-3.jpg
Des volontaires de Médecins du monde en maraude dans le camp de Calais le 1er mars 2016. Pacôme Pabandji/ESJ Lille
« J’essaie de vivre avec ces petites maladies…»

Pierre, bénévole à l’association Salam, souligne : « Le froid rend les migrants beaucoup plus sensibles lorsqu’ils sont malades. Les complications graves dans les cas de maladies chroniques sont plus faciles quand on vit dans cet environnement. » Il évoque le cas d’un jeune Soudanais retrouvé mort la veille. Ses amis clament qu’il est mort de froid. Pierre ajoute qu’il était probablement affaibli par un diabète de type 2 non soigné. « On a souvent des cas d’IST [infections sexuellement transmissibles] ou d’affections respiratoires mal soignées. Le plus dur est de les dépister à temps » complète le bénévole, désabusé.

Des pathologies plus communes sont aussi monnaie courante dans le camp. Ahmed, un migrant soudanais, témoigne : « J’ai souvent mal à la tête et au ventre, et je suis enrhumé en permanence. J’essaye de vivre avec ces petites maladies, même si c’est parfois gênant. »

[Audiodescription]

Aux problèmes physiques, s’ajoutent les souffrances psychiques. Les habitants de la « jungle » ont pour la plupart connu des épreuves dans leurs pays d’origine ou au cours de leur périple. « Je fais des cauchemars presque toutes les nuits. Je vois des hommes armés qui me poursuivent et je fuis encore et encore », relate un migrant soudanais. Avec une gestuelle saccadée, il mime ses crises d’angoisse quotidiennes dans le camp : « Parfois quelqu’un arrive derrière moi et je sursaute. Je crois qu’il veut  me tuer. J’ai l’impression de devenir fou. »

Le casse-tête de la prise en charge médicale

L’aide médicale que reçoivent les migrants vient d’abord des bénévoles d’ONG sur place, comme MSF, souvent en première ligne. Les maraudes permettent d’apporter les premiers secours et, en cas d’urgence, de procéder à une évacuation vers la Permanence d’Accès aux Soins de Santé (PASS). Si l’État a créé cet hospice en 2006 pour prodiguer les soins médicaux d’urgence, sa distance éloignée du camp (10 km) ne le rend pas accessible à tous. Pour remédier à ce problème, MDM a construit l’an dernier une « clinique mobile »  à l’intérieur du camp. Mais la PASS comme la clinique n’attirent pas les foules. Les migrants leur préfèrent l’automédication, par peur de se « faire ficher » et de ne plus pouvoir continuer leur route vers l’Angleterre.

Sante-2.jpg
Un bénévole de Médecins du monde porte secours à un migrant blessé, le 1er mars 2016 à Calais. Pacôme Pabandji/ESJ Lille
Des souffrances psychiques difficiles à soigner

Parmi les soins proposés, l’aide psychologique est la plus difficile à apporter. La tente psychosociale est le seul lieu dans le camp dédié à sa prise en charge, mais dans de telles conditions de vie, les personnes en souffrance n’ont pas toujours conscience de la gravité de leur état, ou refusent d’en parler par pudeur. Dans le camp, les bénévoles les encouragent donc à mettre des mots sur leurs maux. « Autour d’un feu ou d’un thé, ils nous font parfois des confidences sur leurs peurs et leur désespoir, nous montrent des cicatrices de tortures. Nous leur conseillons  d’aller à la tente psychosociale de MDM » confie Brigitte, enseignante de français et engagée au Secours Catholique.

Même reléguée au second plan, la santé des migrants reste bel et bien un enjeu de santé publique. S’il n’y a donc pas de crise sanitaire imminente dans la « jungle » de Calais, les conditions de vie restent propices au développement d’épidémies. Plusieurs humanitaires soulignent que si tel était le cas, la ville de Calais pourrait être touchée.

Fabrice Wuimo

T'en veux encore ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *