Svalbard : l'Europe près du pôle

Russophones & Norvégiens : une île, deux mondes

Sur l’archipel norvégien du Svalbard se trouve une ville russe : Barentsburg. Dans un décor soviétique,  500 russophones vivent de la mine, bien loin de la cosmopolite capitale de l’archipel, Longyearbyen.

Une cinquantaine de nationalités cohabitent au Svalbard, petit archipel norvégien situé près du pôle Nord. Parmi elles, deux communautés que tout oppose. Deux villes, deux idiomes, deux législations. Elles n’ont en commun que le charbon, extrait chaque jour de leurs mines à bout de souffle. D’un côté, Longyearbyen, la Norvégienne, internationale et moderne. De l’autre, Barentsburg, la Russe, fermée et traditionnelle. Entre les deux colonies minières, 60 kilomètres de piste enneigée, dont seule la motoneige vient à bout.

La première vision qu’offre Barentsburg est faite de panneaux de signalisation écrits en cyrillique, de brouillard et de bâtiments à l’abandon. Depuis 1932, la cité minière est administrée par l’entreprise publique Arktikougol, propriété de l’Etat russe.

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Le 8 mars, journée internationale du droit des femmes, est férié chez les Russes. À présent, les Ukrainiens les remplacent dans la cité minière,mais la journée est toujours chômée.

Les hommes offrent à leurs femmes un flacon de parfum déniché au supermarché de Longyearbyen l’avant-veille, faute de fleurs. Elles préparent un festin traditionnel russe, à base de pommes de terre rôties, de boulettes de viande et de salade de chou. La vodka coule à flots.

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Malgré le temps maussade, les familles se baladent dans les rues de la ville. Les enfants font de la luge et quelques courageux préparent un barbecue par -10°C.

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Nastia, 2 ans, dans les rues de Barentsburg. Marie Albert/ESJ Lille

Dans le foyer surchauffé de Ioulia et Vladimir, la conversation tourne autour de la mine et d’une éventuelle visite à Longyearbyen. Ioulia demande à son mari de lui offrir une virée en hélicoptère. En un an de présence sur l’archipel, elle n’a encore jamais mis les pieds dans la capitale de l’archipel norvégien.

Mineur dans le Donbass, Vladimir est arrivé à Barentsburg en 2014 : « La mine payait très peu en Ukraine, ici c’est un salaire fixe qu’on reçoit en temps et en heure. » Sa femme et sa fille l’ont rejoint : « J’ai suivi Vladimir car je ne peux pas vivre sans lui », affirme Ioulia. La famille s’est installée dans l’une des villes les plus hostiles de la planète : la nuit polaire dure quatre mois par an sur l’archipel du Svalbard.

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La présence russophone au Svalbard remonte à loin : « Au XVIIIe siècle, les chasseurs russes passaient leurs hivers ici », raconte Olav Stokke, spécialiste des relations Est/Ouest dans l’Arctique. Puis des mines de charbon ont ouvert partout. « La souveraineté de l’archipel a été accordée à la Norvège en 1920, ce qui a déplu à l’URSS, poursuit le chercheur norvégien. Après quelques années, les Soviétiques ont fini par signer le traité du Svalbard et accepter la souveraineté de la Norvège qui a été le premier État occidental à reconnaître l’Union soviétique.»

Une cohabitation stratégique a alors débuté. En tant que signataire du traité du Svalbard, la Russie a gagné le droit d’exploiter librement les ressources de l’archipel, en l’occurrence le charbon. En 1932, Moscou mandate l’entreprise publique Arktikougol pour administrer la mine de Barentsburg : « Je présume que l’URSS voulait maintenir une présence ici pour s’assurer que la Norvège n’utilisait pas l’archipel à d’autres fins, comme base militaire par exemple, explique Erik Rosaeg, un autre chercheur spécialiste du traité du Svalbard. L’URSS voulait garder son poids dans les affaires diplomatiques. »

« Dès que la guerre sera terminée, nous rentrerons en Ukraine » Vassili, mineur Ukrainien russophone
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Vassili et sa fille Nastia. La famille est arrivée à Barensburg en décembre 2015. Marie Albert/ESJ Lille

Vassili et Ioulia, parents de deux petites filles, sont arrivés du Donbass en décembre dernier. Comme Vladimir, Vassili travaille à la mine de Barentsburg. Ils y sont payés « 500 euros par mois, contre 100 en Ukraine », précisent les deux hommes. « En Ukraine, le travail à la mine est plus dur », affirme Vladimir. Et Vassili de poursuivre : « C’est mieux ici, il fait moins chaud dans la mine. » « Les mines du Donbass sont plus profondes, explique Ioulia. Du coup, il y a plus d’accidents, comme des éboulements. »

La mine de Barentsburg emploie 200 mineurs. Tous sont des hommes, et la majorité d’entre eux sont des Ukrainiens russophones fuyant le conflit qui oppose l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes dans le Donbass :  « Dès que la guerre sera terminée, nous rentrerons en Ukraine », répète Vassili à sa famille.

Le phénomène est récent. Pendant longtemps, seuls les Russes ont vécu à Barentsburg. « Au cours de la guerre froide, la colonie russe était deux à trois fois plus grande que celle de Longyearbyen, rappelle le chercheur Olav Stokke. Elle était largement subventionnée par l’URSS à l’époque. Quand l’économie a été privatisée dans les années 1990 en Russie, les subventions se sont effondrées et la présence russe a diminué. » Barentsburg ne compte plus que cinq cents âmes. Et les ressources de charbon s’épuisent. Presque un siècle que la mine est exploitée. Avec la baisse du cours du charbon, les conditions de travail des mineurs russophones se détériorent. « Comparée aux mines norvégiennes, celle de Barentsburg est très dangereuse, affirme Tommy Albrigtsen, mineur norvégien à Longyearbyen. La sécurité des travailleurs n’est pas assurée. »

Ioulia, la femme de Vladimir, est décoratrice d’intérieur à Barentsburg : « Ça me plaît ici car c’est paisible, affirme-t-elle. Nous sommes tous proches les uns des autres. La météo n’est pas trop mauvaise. Je pensais qu’il ferait bienplus froid. »

Leur fille Lada, âgée de dix ans, « aime beaucoup la vie ici : J’ai de nouveaux et très bons amis. » Seuls 80 élèves fréquentent la multicolore école de Barentsburg.

Barentbsurg, comme sa « cousine »  Pyramiden (cité minière russe abandonnée de l’autre côté de l’île), attire une foule de curieux “nostalgiques” de l’Union soviétique. Les groupes viennent de Longyearbyen en motoneige, passent quelques heures dans la ville russe puis repartent avec des souvenirs gravés dans leur appareil photo. Depuis quelques années, Barentsburg investit dans le tourisme, tant et si bien que les bâtiments à l’abandon sont rénovés et l’Hôtel de la ville de plus en plus fréquenté lors de la saison touristique (mars à juin).

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Une cohabitation glaciale

Les relations des russophones de Barentsburg avec les « étrangers » de Longyearbyen se limitent à de simples et courtois « bonjour » lorsque ces derniers visitent la cité minière. « Nous n’avons jamais parlé à des Norvégiens, confesse Ioulia, la décoratrice. Mais ils ont l’air très bien ! » Seuls les enfants de Barentsburg se rendent régulièrement à Longyearbyen dans le cadre d’activités extrascolaires avec de jeunes Norvégiens. « Ils sont différents car ils parlent une autre langue », explique Lada, la petite Russe de dix ans. Les Ukrainiens ne parlant pas anglais et les Norvégiens ne comprenant pas le russe, les échanges entre les deux villes sont limités.

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Arrivée d’Ukaine il y un an, Ioulia n’a jamais mis les pieds à Longyearbyen. Marie Albert/ESJ Lille

« On ne peut pas vivre et travailler à Longyearbyen sans parler anglais », insiste Ioulia. Les russophones qui le parlent préfèrent d’ailleurs rejoindre la capitale Longyearbyen. « Barentsburg est une prison », considère Aleksei, un entrepreneur russe. Polyglotte, il y a vécu quatre mois avant de déménager à Longyearbyen pour lancer son restaurant de kebab nocturne. « Les habitants de Barentsburg ne peuvent venir à Longyearbyen que s’ils ont l’autorisation de leur entreprise Arktikugol, affirme Aleksei. La compagnie ne les laisse pas sortir de la ville russe car ils ont peur qu’ils se comportent mal avec les Norvégiens ». Les mineurs de Barentsburg sont même otages de leur employeur : ils ne peuvent se déplacer qu’en hélicoptère payé par Arktikougol,car leur salaire ne leur permet pas de s’acheter une motoneige.

Du côté norvégien, pas question « d’interférer avec les activités russes ». La maire de Longyearbyen, Arild Olsen veut conforter la liberté de l’entreprise Arktikougol à Barenstburg : « S’ils veulent investir 1 milliard de dollars dans la mine, ils le peuvent. C’est l’argent de la Russie, pas le nôtre. » Le chercheur Olav Stokke nuance pourtant les propos de l’élu : « Pendant la guerre froide, le gouvernorat norvégien appliquait une politique de laissez-faire à l’égard des Russes. Mais aujourd’hui, la gouverneure et la police de Norvège rendent régulièrement visite à Barentsburg pour faire respecter les lois norvégiennes. » La représentante de la gouverneure confirme : « La Russie n’a aucun pouvoir politique sur Svalbard, rappelle Tone Herztberg. Barentsburg est situé en territoire norvégien. »

Marie Albert
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