Lesbos : île à la dérive

Padre X : le rap, la croix et la bannière

À 36 ans, le père Christoforos Schuff a déjà connu plusieurs vies. Il est aujourd’hui le « prêtre des réfugiés » de Lesbos. Inclassable, c’est sous son pseudo Padre X qu’il défend ses convictions dans son rap, bien éloigné des litanies de l’Église orthodoxe. Quitte à froisser sa hiérarchie.

« Si l’Église m’excommunie, j’ai d’autres chapeaux à porter. Je ne me définis pas uniquement par le fait d’être prêtre. » Physique de viking, longs cheveux blonds, clope au bec, c’est certain, l’homme qui prononce ces mots n’est pas raccord avec sa soutane. Il s’est retrouvé un peu par hasard dans un monastère de Lesbos, au début des années 2000. À des kilomètres de sa Californie natale. Lui qui pensait rester deux mois a finalement posé ses valises sur l’île grecque. Il y officie toujours, et occupe aujourd’hui un nouveau rôle. Depuis l’été 2015, il se démène pour venir en aide aux réfugiés et combler le manque d’implication de son Église. Au risque de déplaire. Car le père Christoforos Schuff n’a jamais été un enfant de choeur.

En ce mardi ensoleillé, attablé à une terrasse du port de Skala Sikaminias, le père Christoforos –  Christopher Michael de son vrai nom – s’inquiète de sa possible exclusion de l’Église orthodoxe. Dans quelques semaines, il est attendu par ses pairs à Paris, où il a été ordonné en 2007. Une rencontre, il le craint, qui pourrait sonner le glas de sa carrière ecclésiastique. Ses prises de positions en faveur du mariage homosexuel et des droits LGBT n’y sont pas pour rien. « J’ai publiquement soutenu le mariage gay, car je défends l’amour sous toutes ses formes, et cela m’a valu des critiques de la part de ma hiérarchie. »

« L’Église ne fait pas assez pour les réfugiés »

Le prêtre américain se moque bien de se mettre à dos ses frères religieux. Calme, il énumère les remontrances d’évêques choqués, les menaces de mort reçues de la part d’activistes anti-réfugiés, et les plaintes de croyants conservateurs. Certains fidèles outrés par son discours ont préféré déserter une église où il officiait, en Norvège. Pas découragé, le mouton noir de l’Église orthodoxe promet de ne jamais abandonner ses convictions. « Je suis une petite goutte dans l’océan d’un changement qui doit venir. Et si pour cela je dois souffrir, je l’accepte. »

C’est d’autant plus vrai depuis qu’il a décidé de venir en aide aux réfugiés. Car les prêtres insulaires qui osent leur prêter main forte sont peu nombreux. Les églises se comptent par centaines sur l’île, mais leurs portes restent barricadées. « L’Église ne fait pas assez pour les migrants », se désole le prêtre. Selon lui, certains évêques ont peur que les réfugiés ne « détruisent la foi orthodoxe ». Un argument balayé depuis longtemps par le grand blond à la robe noire. Élevé en Californie dans le racisme ordinaire à l’encontre des immigrés mexicains, il ne s’y est « jamais accoutumé ».

[Audiodescription]

Il ne jette pas la pierre à tous les prêtres. Un pope de Lesbos, Papa Stratis, l’a marqué. « J’ai moi-même voulu continuer ses actions engagées pour les réfugiés. »  Évidemment, cela en a énervé plus d’un. « Certains hommes d’Église sont venus me voir en se moquant : ‘j’ai entendu dire que vous jouiez au Bon Samaritain.’ » Habitué aux attaques et aux punchlines, le prêtre rappeur reste imperturbable. « Ils ont oublié les idéaux de l’Église », excuse-t-il.

Le big boss des bénévoles

Urgentiste dans sa vie passée, le père Christoforos a déjà été confronté à la mort et aux situations de crise. « Si je peux aider, je le fais car c’est ma conscience qui me dicte mes actions, pas ma hiérarchie. Je suis humain avant tout, c’est pour cela que j’aide les réfugiés. » Sans aides financières de l’Église, c’est grâce aux donations privées qu’il paie la location du terrain occupé par l’ONG Lighthouse. Connu de tous les bénévoles, il prend son rôle de « prêtre des réfugiés »  très à coeur. Son oreillette bien vissée, il est en permanence branché sur les ondes de la radio que partagent les garde-côtes et les bénévoles. Dès qu’un bateau arrive, il est tout de suite mis au courant.

Il se souvient de la difficile coordination entre bénévoles et locaux. Il s’est depuis improvisé médiateur et les tensions se sont apaisées. Il était pourtant loin de s’imaginer dans le rôle du « perfinos »« big boss »  en grec. « Le Haut Commissariat aux Réfugiés a voulu s’occuper des arrivées de bateaux et a donc délogé de la plage les habitants qui aidaient les migrants. J’ai dû me charger de négocier entre les différents acteurs alors que je n’avais jamais fait cela avant. »  

L’habit ne fait pas le moine

Le père Christoforos continuera son action en faveur des réfugiés, soutane ou non. Il est fatigué du grand écart entre ses idées et la position traditionnelle de l’Église. « Je me demande parfois si je peux continuer à porter la même robe que des prêtres qui ont des idées totalement opposées aux miennes. » Le père n’a pourtant pas que des ennemis : « Des prêtres m’ont appelé pour exprimer leur soutien à mes idées. Mais ils ne veulent pas le dire en public. » S’il venait à être défroqué, son discours est déjà prêt. Il reprend à son compte une devise que Tupac n’aurait pas reniée. « God will be my only judge. »

Quelques heures après l’interview, c’est autour d’un feu de camp qu’il sirote un thé, entouré des membres de la communauté anarchiste Platanos.  « Certains me surnomment le prêtre des communistes », dit-il dans un éclat de rire. Avec eux, il agit en faveur des réfugiés. Depuis leur camp installé à quelques mètres de l’eau, on distingue les côtes turques d’où les bateaux arrivent. Rares sont les prêtres qui côtoient les milieux « antifas ». Mais ses idéaux se rapprochent finalement davantage de ceux d’un militant d’extrême gauche que de ceux d’un évêque.

Photo-4-1.jpg
Christoforos Schuff au port de Skala Sikaminias. Léa Dauplé/ESJ Lille

Des hommes controversés inspirent son combat. À l’image de Níkos Kazantzákis, auteur  grec de La dernière tentation du Christ et farouchement anticlérical. Dans ses livres, il découvre l’amour du pauvre, du faible et de l’ennemi. « J’ai su que je devais embrasser cet amour et ne pas me contenter de l’idéaliser. »  Il s’identifie à cet écrivain qui avait inscrit sur sa tombe : « Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre. » Libre de voguer au gré de ses vies. De se se laisser surprendre par les extravagances de l’avenir. Conscient de son originalité, il aime en plaisanter. Le sourire en coin, il va jusqu’à se faire passer pour un dealer de drogue quand on l’interroge sur son passé. Avant d’éclater de rire, tout fier de sa blague. Son esprit bohème est pleinement assumé et plus personne ne s’étonne d’apprendre qu’il fut un temps acteur de série B.

 Libre aussi de composer ses textes. Pour lui, l’art véhicule un message, « la musique parle, elle aussi, et permet de propager des idées. »  Autrefois chanteur de Mariachi au Mexique, le prêtre grec devient Padre X, son blase de rappeur. Sa chanson «War And More», sortie en 2011, dénonce avec plus de force que ne le ferait un Jean-Luc Mélenchon les dégâts de guerres déclenchées par les puissants, mais subies par le petit peuple. Un rap engagé, où messages de tolérance et d’amour trouvent leur place au milieu des beats soignés.

Avec sa dégaine de métalleux tout droit sorti du Hellfest, il prend toujours plaisir à sillonner l’île sur sa bécane. Son style déroute. Ses paroles détonnent. « Les gens m’écoutent tout de même », assure-t-il. Pourtant, il sait que la menace d’excommunication plane encore. Le père Christoforos est entré dans les ordres il y a une dizaine d’années. Mais ne rentre toujours pas dans le rang.

Clémence Bragard et Léa Dauplé
T'en veux encore ?

1 Commentaire

  1. Bravo, quelle bel exemple d’humanité
    magnifique article et très belles photos, qui nous rapprochent de la triste réalité que vivent au quotidien les hommes et les femmes sédentaire ou passagers, de Lesbos.
    merci

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *