Svalbard : l'Europe près du pôle

Mais que veut faire la Corée du Nord au Svalbard ?

La Corée du Nord a déclaré fin janvier être devenue signataire du traité du Svalbard. Une adhésion qui lui permettrait de mener des activités économiques en ce territoire norvégien situé au pôle Nord. Passée quasi inaperçue en Europe,  la nouvelle fait réagir au-delà du cercle polaire. Pourquoi l’un des pays les plus fermés au monde s’intéresserait-il au Svalbard ?

La dépêche de la Korean Central News Agency (KCNA) tombe le 30 janvier. D’après l’organe de presse gouvernemental nord-coréen, le pays dirigé par Kim Jong-un a obtenu une « garantie légale internationale »  pour pouvoir mener « des activités économiques et de recherche scientifique » dans l’archipel du Svalbard. Comment ? Le gouvernement nord-coréen aurait « adhéré au traité du Svalbard » cinq jours plus tôt, « conformément à [sa] décision ». La formulation laisse peu de marge à l’interprétation : selon Pyongyang, il suffisait de le vouloir unilatéralement pour que la porte de l’Arctique s’ouvre à ses intérêts.

À la lecture du traité, première surprise. Contrairement à ce que prétend la Corée du Nord, le traité en lui-même ne fait aucune mention de la possibilité de mener des recherches scientifiques.
En parcourant la liste des parties au traité, il semble que celui-ci n’intéresse plus grand monde depuis les années 1930. Aux dernières nouvelles, on compte seulement deux nouveaux signataires. Dont la Corée du Sud, en 2012, sœur ennemie de la Corée du Nord. Coïncidence ?

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Confusion et prudence chez les hommes politiques

Pour interroger les administrateurs locaux, direction Longyearbyen, la capitale —et seule véritable ville— de l’archipel. Dans son bureau décoré d’une peau de phoque, Tone Hertzberg, porte-parole de la gouverneure du Svalbard, est navrée : elle n’a rien à dire sur le sujet. « J’ai posé la question à notre ministre des affaires étrangères, et il n’avait reçu aucune confirmation d’une signature de la Corée du Nord », s’excuse-t-elle. Elle conseille de creuser du côté de Paris : « La France est la gardienne du traité. Donc votre ministère, lui, devrait savoir quel pays l’a signé. »

Interloquées, nous découvrons que la Norvège, souveraine au Svalbard, n’a pas son mot à dire sur les nouveaux signataires. La France, dépositaire du traité, reçoit les signatures et se charge de la paperasse. Si la demande aboutit, la France prévient l’ensemble des parties —y compris la Norvège — qu’un nouveau pays a adhéré au club.

Ainsi, Oslo n’a reçu aucune nouvelle de la France : pas de nouveau signataire en ce début d’année 2016. La dépêche de l’agence KCNA n’était-elle donc qu’un tissu de mensonges ? Olav Schram Stokke, professeur en science politique de l’Université d’Oslo de passage à Longyearbyen, s’amuse de la question : « Ce n’est pas un mensonge, plutôt… une imprécision. »

Retour aux fondamentaux : ce spécialiste de l’Arctique nous enseigne, comme à ses étudiants, la différence entre signature (par laquelle un État signale son intention d’adhérer et s’engage à respecter les clauses d’un traité) et la ratification (par lequel il devient officiellement « membre »). De son point de vue, la dépêche de la KCNA était simplement prématurée : la Corée du Nord a bien signé le traité, mais ne l’a pas encore ratifié.

À l’heure où la Corée du Nord multiplie les provocations guerrières, un constat s’impose : les responsables politiques locaux restent très prudents au sujet de l’État dirigé par Kim Jong-Un. Une critique démentie par Tone Hertzberg : « La question n’est pas de savoir si l’adhésion de la Corée du Nord nous dérange ou pas. Non : c’est une question de droit. Ici, nous traitons tout le monde de la même manière. Le traité nous y engage. » Même son de cloche chez Arild Olsen, maire de Longyearbyen : « Nous traiterions les Nord-Coréens comme les autres s’ils venaient sur notre territoire après avoir adhéré. Je ne commente pas la politique internationale : mon travail, c’est d’assurer le vivre-ensemble dans notre population très cosmopolite. »

Un nid de fantasmes pour les insulaires

Un nouveau bar-restaurant vient d’ouvrir en ville : le Svalbard Treaty Club. Tous les vendredis et samedis soirs, le restaurant japonais du petit centre commercial est redécoré aux couleurs des pays signataires du traité. Autour d’un verre, on y célèbre le mélange des cultures dans la communauté minuscule de Longyearbyen.

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Le Svalbard Treaty Club ouvre tous les vendredis et samedis soir au restaurant Sushi Kita. Marie Albert/ESJ Lille

Le patron, Dan Celius, a monté l’établissement avec deux amis. Sur les tables, il exhibe fièrement le texte imprimé du traité, et la ronde des « quarante-deux » drapeaux des États signataires. Dan éclate de rire lorsqu’on lui dit qu’il en manque un : le traité, personne ne le connaît aussi bien que lui, ici. Liste des adhérents à l’appui, il découvre pourtant que la Corée du Sud est bel est bien membre. « Ça va me coûter cher, si je dois tout réimprimer… » finit-il par bougonner avec un sourire, à peine vexé. Même pour les insulaires, le traité est un sac de nœuds.

Sur la Corée du Nord, chacun y va de son analyse aux tables du Treaty Club. Rivalités avec la Corée du Sud, développement du programme nucléaire, et même camp de travail : tous les fantasmes sur les « buts cachés » de Pyongyang y passent.

*NK = North Korea (Corée du Nord)

Quelle marge de manoeuvre au Svalbard ?

Face à cette avalanche d’hypothèses, difficile de démêler le vrai du faux. À l’Université du Svalbard, Olav Schram Stokke et son collègue Erik Rosaeg, professeur de droit, semblent plus sereins que les habitants de Longyearbyen. D’après eux, les marges de manœuvre de Pyongyang au Svalbard sont bien plus minces qu’on ne croit. Ni essai nucléaire dans l’Arctique, ni base militaire nord-coréenne sur la tête de l’Europe : le traité du Svalbard fait de l’archipel une zone démilitarisée.

Pas de camp de travail forcé en perspective non plus. Certes, il n’y a pas de salaire minimum en Norvège—ce qui permet à la société minière russe Arktikougol, basée à Barentsburg, de payer ses employés bien moins que le fait Store Norske, son homologue norvégienne. Pour autant, la gouverneure veille au respect des lois norvégiennes en termes de conditions de travail et de respect des droits de l’homme. 

D’ailleurs, si le droit à l’exploitation minière est garanti par le traité, il est peu probable que la Corée du Nord en profite. Tone Hertzberg doute que le pays ait les moyens d’investir dans le charbon du Svalbard : « Nos lois environnementales sont très strictes en ce qui concerne l’ouverture des mines ici. En conséquence il serait extrêmement coûteux de le faire pour les Nord-Coréens. » 

Cela n’empêche pas l’agence KCNA de présenter, dans sa dépêche, « les riches gisements de charbon du Svalbard » comme une fabuleuse opportunité économique. Manifestement, Pyongyang est mal renseignée sur l’état de l’industrie minière dans l’archipel. Avec le niveau historiquement bas des prix sur le marché mondial du charbon, la mine 7, au nord de Longyearbyen, est la seule qui tienne encore le coup, parce qu’elle fournit la capitale en électricité. La mine de Barentsburg n’exporte plus rien depuis des années, celle de Sveagruva fermera cet été.

À l’inverse, bien que le traité n’en fasse pas mention, les scientifiques nord-coréens pourraient obtenir la possibilité d’effectuer des recherches scientifiques au Svalbard. 

En pratique, les chercheurs internationaux doivent obtenir un accord explicite de la Norvège pour travailler dans l’archipel. C’est sans compter sur la clause de non-discrimination qui prévoit une stricte égalité de traitement des États-signataires: « Il serait difficile juridiquement d’accorder le droit à la recherche à certains pour le refuser à d’autres », explique Erik Rosaeg. 

Et il précise : « Si le traité devait être écrit aujourd’hui, clairement, le droit à la recherche scientifique y serait spécifié. En 1920, la question n’intéressait simplement pas les négociateurs. » 

Egaler la rivale sud-coréenne

La Corée du Nord ne s’intéresse-t-elle donc à l’archipel que pour ouvrir un terrain de jeu à ses chercheurs ? La porte-parole de la gouverneure du Svalbard se refuse à spéculer sur le sujet. Elle coupe court à un « malentendu courant » : en adhérant au traité, les États ne gagneraient aucune influence sur l’archipel. « Aucun pays, État ou gouvernement n’obtient de droit au Svalbard en ratifiant l’accord. Seuls les citoyens et les entreprises de ces pays ont des droits ici. » Elle donne en exemple la compagnie russe Arktikougol, dans le village minier de Barentsburg :  « L’entreprise peut diriger la cité minière, mais la Russie n’a aucune influence sur ce qui se passe sur notre territoire. »

Tone Hertzberg oublie de préciser qu’Arktikougol est à 100 % la propriété de l’État russe, qui dilapide littéralement son argent dans une exploitation moribonde. « Conserver une présence dans l’archipel permet aux Russes de garder un oeil sur ce qu’il s’y passe, nous explique Erik Rosaeg. Cela lui donne également un certain poids politique sur le Svalbard. La mine de Barentsburg donne à Moscou un moyen de faire entendre sa voix dans les affaires diplomatiques, au moins en ce qui concerne l’Arctique. » Un  levier de négociation intéressant, lorsqu’on connait le potentiel caché de l’océan polaire. Aujourd’hui, la fonte des glaces promet l’ouverture de nouvelles voies navigables pour le commerce, et l’accès à des ressources pétrolières sous-marines, autrement plus intéressantes que le charbon du Svalbard.

Pyongyang voudrait-elle aussi placer ses pions sur l’échiquier du pôle ? « Ce qui est sûr, c’est que la Corée du Nord suit de très près ce que fait la Corée du Sud. Et au cours des dernières années, la Corée du Sud a beaucoup accentué son implication dans la recherche polaire ainsi que sa présence au pôle, notamment en devenant l’un des Etat observateurs au conseil de l’Arctique » explique Olav Schram Stokke. La Corée du Nord trouverait dans l’adhésion au Traité un moyen d’affirmer qu’elle sait s’intégrer dans le panorama des nations et se positionner sur la route de l’Arctique, au même titre que sa rivale.

Pyongyang finira-t-elle par adhérer ?

Retour en France. Au Quai d’Orsay, on donne deux versions de l’histoire, qui se révèlent plutôt contradictoires. Une première source affirme que « la Corée du Nord a bien manifesté son intention d’adhérer, mais sa demande ne respectait pas les formes pour accéder au traité ». À demi-mot, elle suggère que la Corée du Nord et la France n’ayant pas de relation diplomatique, Pyongyang est passée par ses émissaires de l’Unesco pour envoyer sa signature. Ces derniers n’ont pas les compétences nécessaires, d’où la réponse négative du dépositaire français. Mais selon une seconde source : « La procédure est toujours en examen. Cela peut prendre du temps, voire plusieurs mois. »

Difficile d’avoir le fin mot de l’histoire. Mais le traité du Svalbard est un traité ouvert. Pour y adhérer, il suffit d’être reconnu comme un État par la communauté internationale. Au grand dam de ceux qui souhaiteraient interdire l’accès au Svalbard à Pyongyang, en représailles de son programme nucléaire agressif. « La Corée du Nord est une nation souveraine, et il n’y a aucun critère autre que le non-respect des formalités qui puisse conduire à son rejet », explique Olav Schram Stokke. Et son collègue, Erik Rosaeg, de lui donner la réplique :  « Oui. S’ils insistent assez, ils finiront par adhérer. »

Alexiane Lerouge
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