Gibraltar : un détroit, deux enclaves

Le vert est dans la baie

Dans la baie d’Algésiras, les écologistes se mobilisent. Si l’activité économique du détroit fait vivre ses habitants, elle semble aussi les mettre en danger. Pollution, cancers, maladies cardio-vasculaires : les associations dénoncent une « crise de santé publique ».

« J’ai déjà vu le fleuve fumer à cause de ce que les usines y déversaient. L’eau était à 35°C. » Raquel Ñeco, militante écologiste de l’association Verdemar, montre le ruisseau qui coule derrière son jardin. Sur la rive d’en face, les deux cheminées d’une centrale thermique, une des cinq que compte la baie de Gibraltar.

Le « polygone industriel », c’est le nom donné à ce regroupement d’usines et d’industries lourdes, né à la fin des années 1960 dans la baie de Gibraltar, à la pointe sud de l’Andalousie. Baignée par les eaux d’un des premiers détroits du monde, cette zone s’est développée en lien avec le port d’Algésiras, le premier d’Espagne en quantité de marchandises.

Entre la péninsule ibérique et le Maroc, plus de 100 000 bateaux passent chaque année. Un dixième de ces navires font un crochet par la baie de Gibraltar pour se ravitailler en fuel. « Et quand on fait le plein, il y a toujours une petite goutte qui tombe… » déplore Antonio Muñoz, président de l’association Verdemar.

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La plage de Puente Mayorga. En fond, les chantiers maritimes de La Linea se dessinent sur le rocher de Gibraltar. Bérengère Sérot/ESJ Lille

Les bateaux reçoivent le plus souvent leur carburant d’un autre navire, qui sert de station-essence. En Europe, cette pratique, appelée soutage, est autorisée seulement dans les ports. Dans celui de l’enclave de Gibraltar, où le pétrole est détaxé donc moins cher qu’en Espagne, 4,2 millions de tonnes de carburant transitent chaque année d’une soute à une autre.

C’est aussi dans ce port que se cache la troisième principale source de pollution de la baie, selon Antonio Muñoz. Moins visible que les bateaux et les usines, « elle est comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes », affirme l’homme. Les rades de ce petit territoire britannique accueillent les sous-marins nucléaires de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. Les bathyscaphes peuvent y changer d’équipage, mais aussi effectuer des réparations, dangereuses selon les écologistes. Sur ce point, Janet Howitt, présidente de l’ONG Environmental Safety Group (ESG) de Gibraltar, tempère : « On ne peut pas être sûr, mais peut-être un dixième ou un vingtième seulement des sous-marins effectuent ces réparations. »

Entre cancers et pollution, un lien qui fait débat

« C’est une véritable crise de santé publique qui se déroule ici ! » s’indigne Raquel Ñeco. « Avec Verdermar, nous demandons depuis presque trente ans que les autorités réalisent une étude épidémiologique sur la relation entre pollution de l’air et surmortalité », poursuit la militante. L’association s’appuie sur une étude indépendante de 2002 dirigée par Joan Benach, universitaire catalan. Menée sur plus de neuf ans à l’échelle de toute l’Espagne, elle révèle une « impressionnante concentration des zones à risque », dans le sud-ouest de l’Espagne.

La surmortalité de cette région est, entre autres, due à des cancers et des maladies cardio-vasculaires. Des maladies que les pouvoirs publics andalous expliquent d’abord par des facteurs socio-économiques : chômage, tabagisme, mauvaise hygiène de vie, insuffisance de la pratique sportive. Les jeunes de la région de Gibraltar sont aussi parmi les plus touchés d’Espagne par les allergies. Celles-ci seraient la conséquence « de l’obésité, de l’intensité du trafic routier, de la consommation d’antibiotiques », selon une étude de 2013 du défenseur du peuple andalou.

Dans la baie d’Algésiras, cette même étude met en évidence le dépassement des niveaux limites fixés par l’Organisation mondiale de la santé pour le dioxyde de souffre, le dioxyde d’azote et un certain nombre de particules en suspension. L’étude reconnaît que ces émissions sont souvent associées aux industries pétrochimiques et productrices d’énergie.

Pour autant, les scientifiques affirment qu’il est difficile d’établir un lien de causalité entre cette pollution avérée, et le nombre anormalement élevé de cancers dans la zone. L’activité économique, et notamment industrielle, aurait sa part de responsabilité dans la surmortalité de la région, mais il serait impossible de savoir dans quelle proportion.

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« Rajoy est un con / CEPSA tue ». Rajoy est le premier ministre espagnol, CEPSA une compagnie pétrolière espagnole privée de la baie d’Algésiras. Fabien Leboucq/ESJ Lille

En 2012, l’école de santé publique, qui dépend de la région andalouse, a réalisé des prélèvements d’urine sur plus de 1000 personnes habitant la baie de Gibraltar. Depuis, Verdemar réclame, au nom de certains testés, la communication des résultats individuels. Trois ans, trois lettres, une déclaration devant la presse de Raquel Ñeco et quelques coups de fil plus tard, les autorités ont finalement accédé à la demande de l’association.

Résultat : parmi les six métaux lourds testés, le public n’a accès aux informations ne concernant que quatre d’entre eux. La plupart atteignent des seuils anormalement élevés selon Verdemar. Les résultats pour le plomb et le mercure ne seront pas communiqués. En cause, selon les autorités andalouses : le laboratoire responsable des analyses aurait réalisé de mauvaises manipulations, entraînant la perte ou la dégradation des échantillons.

A San Roque, la commune au nord de la baie de Gibraltar qui accueille la plupart des industries lourdes du secteur, la municipalité a fait installer quatre panneaux indiquant le niveau de pollution de l’air, pour répondre aux inquiétudes des habitants. Selon Raquel, trois d’entre eux ne marchent plus depuis plusieurs années. Et quand on lui parle de la proximité des usines avec son petit village de Puente Mayorga, qui dépend de San Roque, la militante s’emporte : « Il existe une loi, qui date de 1964, qui dit qu’une industrie dangereuse ou nocive doit se situer au minimum à 2 km de tout centre urbain. Ici les usines sont à un jet de pierre et personne ne fait rien. »

« On n’échange pas sa santé contre un travail »

Pour le président de Verdemar, Antonio Muñoz, l’Andalousie ferme les yeux. Pire, il accuse les pouvoirs publics de connivence avec les industriels. « Ce sont eux qui contrôlent la région, parce que notre économie dépend d’eux. » Selon les chiffres fournis par l’Association des Grandes Industries (AGI) de Gibraltar, qui regroupe la majorité des acteurs du secteur et n’a pas souhaité répondre à nos questions, 15 000 emplois dépendent directement et indirectement de leur activité. Les trois quarts sont directement liés au raffinement du pétrole.

« On n’échange pas sa santé contre un travail », se désole Raquel. Et d’ajouter : « Il faudrait réfléchir à un moyen de développer durablement l’économie de la région. Si nous n’avions pas toutes ces usines, on pourrait vivre du tourisme et de nos plages par exemple. Vous trouvez normal qu’il n’y ait aucun camping dans cette région ? »

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Afin de recouvrir des tags contre la présence des usines, CEPSA a rémunéré des artistes pour repeindre ses murs. Bérengère Sérot/ESJ Lille

Les écologistes gibraltariens sont peu enclins à une reconversion. « Nous savons qu’on ne peut pas faire une croix sur l’industrie ou sur le soutage parce que la baie en dépend », explique Janet Howitt. Mais l’ESG a connaissance des problèmes environnementaux dans la zone, et milite pour « une diminution des risques grâce à un meilleur encadrement des activités polluantes. »

Du côté de Madrid, la reconversion de la zone ne semble même pas envisageable. En janvier, le ministre des Affaires étrangères espagnol annonçait qu’il considérait la possibilité de collaborer avec les Iraniens pour construire une nouvelle raffinerie à Algésiras. Raquel Ñeco soupire : « Avec 18 industries, nous avons déjà 40 % de chômage dans cette région. Je ne vois pas en quoi en ouvrir une nouvelle pourrait y changer quoi que ce soit. »

Fabien Leboucq

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