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Svalbard : l'Europe près du pôle

Terre d’asile et d’exil

Pas besoin d’autorisation pour s’installer au Svalbard, cet archipel norvégien proche du pôle Nord. Ce statut hors-norme attire des exilés et des demandeurs d’asile venus du monde entier. Ils y découvrent, ravis, un microcosme d’Europe… ou de Russie. Le contrôle à l’entrée en moins, les aurores boréales en plus.

Perché à seulement 1 000 kilomètres du pôle Nord, il existe un lieu où les sans-papiers vivent et travaillent en toute légalité. Au Svalbard, pas de contrôle à l’entrée, pas de visa nécessaire, pas de permis de travail demandé. Le territoire appartient à la Norvège. Entre la métropole et l’aéroport de Longyearbyen, capitale administrative de l’archipel, on survole la frontière invisible de l’espace Schengen. Quand on vient du continent et qu’on atterrit à Longyearbyen, capitale administrative de l’archipel, on est sorti de l’espace Schengen. Ici, dans les glaces de l’Arctique, les barrières à l’immigration ne s’appliquent pas.

Sur l’île de Spitzberg, la seule habitée de l’archipel, le libre accès est en théorie garanti aux seuls ressortissants de la cinquantaine d’États signataires du Traité du Svalbard. Ce texte, vieux d’une centaine d’années, donne son statut hors norme à l’archipel. Mais de l’aveu de Tone Hertzberg, la porte-parole de la gouverneure, « le gouvernement norvégien a décidé de ne pas faire de différence entre les résidents des États signataires et non-signataires ». De fait, près de la moitié des résidents étrangers sont originaires de pays qui n’ont pas signé le traité, comme la Thaïlande, l’Ukraine, l’Iran ou le Brésil.

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Un dernier recours pour les exilés

Le cadre du grand Nord, si fascinant qu’il soit, reste assez inhospitalier. Pas de véritable système de sécurité sociale, une nuit polaire de quatre mois, et des températures qui peuvent chuter à -35°C. Pour beaucoup, migrer vers cette terre reculée et glaciale est un choix par défaut.

C’est le cas de Slobodanka, 43 ans, de nationalité croate. En 1998, son pays sort tout juste de la guerre. Les mines anti-personnelles disséminées sur le territoire continuent de tuer. Ces conditions de vie et l’absence de perspective d’avenir poussent la mère de famille à quitter la Croatie exsangue pour la Norvège, avec mari et enfants. Mais au bout de deux ans, leur demande d’asile est rejetée.

« Aller au Svalbard était notre seule chance » Slobodanka, mère de famille fuyant la Croatie

Alors, Slobodanka réserve quatre allers simples pour le Svalbard. A Longyearbyen, Slobodanka travaille comme blanchisseuse, puis devient caissière au supermarché local. Son mari est mineur de fond, il passe deux semaines par mois à déterrer du charbon à Sveagruva, au Sud de Longyearbyen. La vie est paisible et pendant 16 ans, ils élèvent leurs enfants loin de leur pays et de leurs proches.

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Pour Vassili et Vladimir, c’est un peu le même combat. De culture russe, ces Ukrainiens du Donbass sont poussés à quitter leur pays déchiré par les conflits. Comme une bonne partie des travailleurs de l’archipel, ils découvrent l’existence du Svalbard au hasard d’une recherche sur le net. Une offre d’emploi atypique retient leur attention : on cherche des mineurs russophones dans une minuscule cité minière vestige de l’URSS, à 60 kilomètres de Longyearbyen.

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Vladimir, sa fille Lada, 10 ans et Nastasia, la fille de Vassili. Alexiane Lerouge/ESJ Lille

Un contrat solide et un salaire plus que raisonnable motivent leur départ pour la mine de Barentsburg. Ioulia, la femme de Vladimir n’est pas mécontente de son nouveau cadre de vie. Vladimir, lui, aurait préféré rester dans son pays. Il se défend : « S’il n’y avait pas eu la guerre en Ukraine, j’aurais eu un salaire stable, on ne serait pas venus ici. » De l’autre côté de la table, Vassili hoche la tête. « Dès que la guerre sera terminée, nous, on rentrera en Ukraine. »

Pourtant, tout le monde ne met pas les pieds au Svalbard aussi facilement. Les seuls vols réguliers sont au départ de la Norvège, ce qui oblige à passer par l’espace Schengen. Si en droit, on entre dans l’archipel comme dans un moulin, en pratique, le chemin qui y mène peut s’avérer ardu.

Mimo, de Damas à Longyearbyen Galères d’un syrien globe-trotteur

Il y a un Syrien, au Svalbard. Un seul. Il s’appelle Mouawia, se fait appeler Mimo. Mimo n’est pas un réfugié. Le trentenaire s’en défend absolument, jusque dans les ambassades. Se laisser confondre avec un demandeur d’asile, ce serait compliquer les demandes de visa déjà laborieuses quand on vient d’une Syrie plongée dans une guerre civile.

Mimo grandit entre la France, le Nigéria et la Syrie. Il fait ses études à Lausanne, puis travaille à Dubaï et Abou Dhabi : il a toujours eu la bougeotte. C’est seulement quand il projette de sortir définitivement du Golfe qu’il le comprend : dans les années 2000, il ne fait pas bon venir de Damas pour quand on rêve d’ailleurs. « Comme je travaille dans l’hôtellerie, je peux travailler où je veux dans le monde. Mais vu que je suis Syrien…» Ses 180 CV envoyés en Nouvelle Zélande et en Australie restent lettre morte.

«Avez-vous des liens avec des groupes terroristes ? »

En riant, il souligne l’ironie de son histoire. Il est né à Cannes : il aurait pu obtenir facilement le passeport français. Seulement, son père n’y tenait pas. Alors depuis toujours, « surtout après le 11 septembre 2001 », le Syrien appréhende les contrôles d’identité aux frontières. Il compte le nombre d’arrestations au cours de ses voyages, les avions manqués, les questions gênantes. «Avez-vous des liens avec des groupes terroristes ? » Il mime les policiers des aéroports, perplexes devant le tas de documents qu’il trimballe « au cas où » dans ses déplacements : feuilles de paies, contrats de travail, certificat de naissance.

En 2009, Mimo prend des nouvelles d’un ami norvégien, rencontré sur les bancs d’une école hôtelière suisse. Au fil des mails, il apprend l’existence d’une île, trop au nord pour apparaître sur les cartes de l’Europe, communauté d’à peine 2 000 personnes. Longyearbyen est aux antipodes d’Abou Dhabi qu’il rêve de quitter. Quand son ami lui propose un poste, Mimo ne se fait pas prier. Quelques mois plus tard, il atterrit aux portes du pôle Nord. Ses proches comprennent mal cet exil. Mais le jeune Syrien trouve dans ce bout de Norvège une bouffée d’air (très) frais.

C’est après avoir quitté le Svalbard pendant deux ans que les choses se compliquent pour Mimo. Quand il décide de revenir dans l’Arctique, il lui faut nécessairement traverser l’espace Schengen. Depuis 2011, première année du conflit syrien, Mimo est citoyen d’un pays en guerre. En Syrie, les ambassades sont fermées. Pour retourner dans l’un des territoires qu’il croyait être le plus ouvert du monde, il doit entamer un parcours du combattant. Le Syrien tente sa chance auprès de dix ambassades, d’abord au Liban, puis en Jordanie.
Il revit, agacé, un dialogue de sourd, au guichet de l’ambassade de Norvège à Amman :
« Je vois que tu as habité au Svalbard, il est où ton visa ?
– Mais… Si tu connais bien ton boulot, tu dois savoir qu’au Svalbard, il n’y a pas besoin de visa. C’est différent.
– Non, non, c’est impossible.
– Ecoute, tu peux appeler tes patrons, ils te diront qu’il n’y en a pas besoin !
– Non, non. Assieds-toi là bas, je t’appelerai quand j’aurai le temps. »
A ce stade du récit, Mimo s’échauffe : « Le mec voulait pas me croire ! » Il sort de l’ambassade après avoir obtenu la promesse d’un examen plus approfondi de sa requête. Au bout d’un mois, un courrier lui parvient. La Norvège lui refuse le passage en zone Schengen : « C’était écrit en gros : vu que cette personne vient d’un pays où il y a la guerre, il risque de venir immigrer dans notre pays. » Après six mois de démarches, Mimo finit par obtenir un visa de transit par la France. Il ne passe qu’une nuit à Paris, et redécolle pour Oslo, puis Longyearbyen. Avec le sentiment absurde mais irrépressible d’avoir escroqué quelqu’un.

Si Mimo était attendu par son ancien employeur, d’autres tentent de s’installer sur l’archipel sans savoir s’ils y trouveront du travail. Un pari risqué : au Svalbard, impossible de vivre plus de quelques semaines sans emploi. Les Thaïlandais de Longyearbyen, eux, ont créé leur propre système de recrutement.

Little Thaïland dans l’Arctique Le destin des Thaïlandais du Svalbard

Longyearbyen compte près de 130 Thaïlandais : après les Suédois, ils sont la communauté étrangère la plus importante de la ville. Difficile d’imaginer plus grand changement de décor qu’entre la Thaïlande et les portes du pôle Nord. Pour Rungasun, patronne d’un restaurant thaï dans le minuscule centre commercial de Longyearbyen, la transition était un véritable choc. « En Thaïlande, on avait des arbres ! Des fleurs ! », s’exclame-t-elle avec de grands gestes émerveillés, comme pour faire pousser devant elle toute la végétation de son pays. Et elle repose ses mains sur la table : « Ici, on n’a rien de tout ça… »

Produits Thaï au Svalbard

Les Thaïlandais viennent pourtant, poussés par la liberté d’installation dans l’archipel. Et trouvent ici un mode de vie scandinave et des salaires très confortables. Une autre façon de vivre en Europe, en somme. Tous sont originaires du Nord rural de la Thaïlande. Depuis les années 1980, le « bon plan » du pôle nord se partage comme une confidence. Au restaurant, Rungasun raconte la légende de la première Thaïlandaise arrivée sur ce bout de terre de l’Arctique.

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Mais les emplois ne sont pas très nombreux à Longyear City. Et au Svalbard, s’il y a bien une loi au dessus des autres, c’est qu’il faut subvenir à ses propres besoins pour pouvoir rester. Alors, avant de quitter son climat tropical pour l’île polaire, le nouveau venu se trouve un garant : un Thaïlandais déjà installé, qui lui avance le billet d’avion, l’aide à trouver un travail, l’héberge éventuellement. Charge à l’immigré de rembourser son bienfaiteur, parfois sur plusieurs années — et avec les intérêts. En 30 ans de présence thaïlandaise, les pionniers de la communauté ont fait de cette interdépendance un commerce très lucratif.

A bien des égards cette communauté discrète intrigue les autres résidents. Dans une ville coupée du monde, tous s’accordent à le dire : participer à la vie sociale est quasiment obligatoire pour ne pas devenir fou. « A Longyearbyen, les Thaïlandais ne font pas de vagues. Ils sortent peu, restent beaucoup entre eux et sont assez difficiles à approcher », confie Heidi Sevestre, jeune chercheuse française de retour de quatre ans de thèse à Longyearbyen. Rungasun, elle, défend ce mode de vie : « Je n’ai qu’une amie ici, mais c’est parce que je n’ai pas le temps de sortir. Je viens au restaurant, je travaille et je rentre chez moi. » D’ailleurs, sa clientèle compte plus de touristes que de Thaïlandais.

Les pieds dans la glace, un oeil sur Schengen

En 2008, l’histoire d’un migrant iranien du Svalbard fait le tour du monde. Il s’appelle Kazem et a ouvert le premier kebab du Svalbard. Sa femme et son fils ont obtenu l’asile en Norvège. Lui, non. C’est dans l’espoir de les retrouver qu’il s’est s’installé à Longyearbyen où il multiplie les demandes de visa pour le continent. Au moment où les médias s’intéressent à lui, la démarche de Kazem donne le sentiment que le Svalbard pourrait être une porte dérobée vers l’espace Schengen.

Ce que l’histoire ne dit pas, c’est que malgré des années passées au Svalbard, Kazem n’a jamais obtenu son visa. Aujourd’hui, il est en Suisse, après un avoir traversé la Norvège clandestinement. Leif, le pasteur de Longyearbyen, se souvient : « J’étais avec Kazem le jour de son premier trajet en motoneige. Il était terrorisé à l’idée de se blesser. S’il avait eu un accident, il aurait été envoyé se faire soigner à Tromso, sur le continent, et là, il risquait d’être arrêté et reconduit en Iran. C’était une prison, pour lui, d’être ici sans obtenir les papiers pour la Norvège. »

A Longyearbyen, en cherchant bien, on trouve bien d’autres Kazem. Beaucoup nourrissent l’espoir que leur installation au Svalbard leur facilitera l’accès à l’espace Schengen. Slobodanka espère obtenir un permis de résidence en Norvège continentale lui sera plus facile après avoir travaillé seize ans au Svalbard.

Elle souhaite quitter l’archipel pour ne pas quitter les siens. En juillet prochain, la mine de Sveagruva où son mari travaille fermera. Il lui faudra partir. Hors de question pour Slobodanka de rentrer en Croatie : « J’ai des enfants qui sont grands maintenant, ils ont été élevés comme des Norvégiens. S’ils se marient, ils resteront ici. On a déjà dû quitter toute notre famille pour venir là, je ne vais pas quitter mes enfants maintenant ! La vie, ça n’est pas ça, quitter sans arrêt les gens qu’on aime. » L’idéal, ce serait la Norvège, côté Schengen. Slobodanka est confiante : la première fois, elle n’a pas obtenu l’asile, mais maintenant elle est presque norvégienne : « Avec mon mari, on a travaillé seize ans au Svalbard, alors peut-être que ce sera plus facile. »
À la caisse d’à côté, Theresa partage les aspirations de sa collègue. Elle est venue des Philippines avec ses deux enfants, spécialement pour épouser un Norvégien rencontré sur internet. « Peut-être que nous pouvons obtenir la citoyenneté tous les trois, dit-elle dans un anglais hésitant. Mon mari doit m’aider avec les papiers. »

Décourager les rêves d’Europe

Au bureau de la gouverneure, on lutte contre l’idée selon laquelle quelques années au Svalbard ouvrent l’accès au continent. Avec la crise du secteur minier, les emplois se font rares sur l’archipel : il ne faudrait pas éveiller plus d’espoir chez les candidats à la citoyenneté norvégienne.

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Tone Hertzberg, porte-parole au gouvernorat du Svalbard. Marie Albert/ESJ

Alors le fascicule distribué à tous les nouveaux arrivants annonce la couleur dès les premières pages. La porte-parole de la gouverneure lit distinctement les lignes :

« Vivre au Svalbard ne compte pas comme un séjour en Norvège continentale. Vous n’obtiendrez pas automatiquement de permis de résidence en Norvège, ni la citoyenneté norvégienne, même si vous restez au Svalbard plusieurs années. Cela s’applique également aux étrangers ayant épousé un citoyen norvégien.
Les enfants de nationalité étrangère ayant grandi à Longyearbyen n’obtiennent pas automatiquement de permis de résidence en Norvège continentale. »

Le dossier revient pourtant régulièrement sur le devant de la scène politique locale. Le dirigeant du parti travailliste du Svalbard, Øyvind Snibsøer, accuse même ses rivaux du parti conservateur d’en avoir joué lors des dernières élections municipales, raflant deux sièges à la majorité.

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Chaque année, ils sont une poignée de résidents de l’archipel à réclamer la citoyenneté norvégienne. En 2015, ils étaient dix-sept à demander un permis de résidence sur le continent. Les autorités norvégiennes de l’immigration ne tiennent pas à divulguer combien de ces insulaires ont pu rejoindre l’espace Schengen. Ni combien de sans-papiers légaux ont dû rester dans l’archipel, une terre d’asile autant que d’exil.

Alexiane Lerouge
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10 Commentaires

  1. bonjour
    très heureux de vous écrire ce jour après avoir visite votre site courriel je me pressente MR AHMED ANIDA Marocain
    résident le Maroc je suis chef mécanicien a bord des bateaux
    de commerces avec 11 ans de navigation je suis très heureux d ‘immigrer a salvdard je suis marie père de 03 enfants actuellement je suis formateur en mecanique automobile dans un centre avec l état comme contrat
    prier de bien vouloir me renseigne a propos de l immigration a salvdard et le visa Shenyang

  2. je suis attire par Svalbard j aime change de terre je peux donne plus dans mon carrière mécanicien a bord les bateaux
    de péché et l industrie pétrole navigation travail avec les groupes ensemble déjà visite les etat unies
    prier de bien vouloir donne suite a mon commentaire

  3. hello,
    My name is Omar El azzaoui i from Morocco ,in Agadir city .i am very happy to send this message for you . to change the information about the culture,tradition and information about immigration to Norway.
    i have more experience in differents job first in Print .
    I am a printing all the different category of printers. Create Visits cards, architcture plans, elaboration brochur.disign, make books and other work.
    Store Manager and Inventory Manager, Vendor and Customer Prospecting…
    thank you
    best regard

  4. d’après mon analyse, cette île est une grande prison, on ne peut s’échapper vers la Norvège ni par mariage, ni par le nombre d’années passées…la couverture sociale n’est pas garantie, on doit bosser comme des machines pour vivre et si tu arrêtes de bosser tu ne seras pas pris en charge par le chômage ou le social , et pleins d’autres inconvénients qui ne motivent personnes à s’exiler dans ce coin perdu au nord de la terre. en fait, ils cherchent des gens qui bossent la journée (pour l’économie et la prospérité) et qui tirent des coups la nuit (pour peupler cette île) sans rien en retour, donc moi je fais un doigt d’honneur ou même un bras d’honneur carrément au autorités de ce pays. Pour finir, autant laisser mon cul dans mon pays ou je mange à ma faim et je bois à ma soif, tout en appréciant le soleil, la mer, le désert, les montagnes..etc
    quand tout ira bien chez moi, je serais peut-être président de la république, venez déposer vos dossiers de candidature à l’immigration, il y aura du travail pour tout le monde…il y a trop h’hypocrisie dans ce monde pourri !!!

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