Calais : objectif Londres

L’interminable tunnel

Abdul Haroun est soudanais. En août 2015, il a traversé le tunnel sous la Manche, à pied, exploit largement relayé dans la presse. Un périple qui l’a mené devant la justice britannique. Dans quelques mois, il devra faire face à un jury populaire. Terminus Europe vous raconte son histoire.
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Dessin par Pauline Figueira

Sous les hauteurs du plafond, la devise « Dieu et mon droit » s’affiche en lettres d’or. Des perruques blanches sont vissées sur le crâne des avocats. Face au système judiciaire britannique, Abdul Haroun est prêt à se lever à l’annonce de son nom, mais on lui fait signe de rester assis. L’homme ne s’exprimera pas pendant cette heure d’audience. Il écoute attentivement ces échanges dans une langue qu’il ne maîtrise pas encore.

Ce Soudanais de 40 ans a été arrêté le 4 août 2015, à quelques kilomètres de la sortie britannique du tunnel sous la Manche. Depuis Calais, il traversé la Manche à pied, marchant plus de douze heures dans le tunnel pour atteindre son objectif. Pourtant, ce n’est pas son entrée illégale sur le territoire qui le mène pour la troisième fois devant le tribunal de Canterbury. On l’accuse d’ « obstruction à la circulation ferroviaire » car sa traversée a provoqué plusieurs alarmes et paralysé le trafic de l’Eurostar pendant plusieurs heures. Si son avocat évoque une « procédure abusive », la juge préférera demander un report du verdict pour réfléchir pendant une quinzaine de jours.

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Dessin par Pauline Figueira
Entre Calais et l’Angleterre, 40 km de tunnel

Abdul Rahman Haroun a fui la guerre du Darfour, comme des centaines de milliers de Soudanais. Très réservé, il ne dévoile que peu son parcours. Il aurait traversé la Méditerranée depuis la Libye, avant de rejoindre Calais en 2015, point de passage obligatoire pour ceux qui souhaitent obtenir l’asile au Royaume-Uni.

Là-bas, il aurait vécu dans la partie soudanaise de la « jungle ». « Une communauté très soudée », selon des bénévoles présents sur place. Conseillés par les humanitaires, certains choisissent l’asile en France, d’autres tentent tout de même la traversée. La plupart se cachent dans des camions pour franchir la Manche, mais lorsque vient son tour, Abdul Haroun choisit une autre solution.

Le terminal français du tunnel sous la Manche est une véritable forteresse. Des kilomètres de grillages, des centaines de caméras de surveillance et des trains lancés à plus de 150 km/h. Des dizaines de migrants sont morts en tentant d’atteindre l’intérieur du tunnel. Abdul Haroun y parcourt plus de 40 kilomètres, devenant le premier demandeur d’asile à atteindre le Royaume-Uni à la seule force de ses jambes. Alors que son but est proche, une alarme se déclenche et interrompt le trafic pendant deux heures. Quelques semaines après cette traversée d’un nouveau genre, deux Iraniens imiteront le Soudanais et feront face aux mêmes accusations.

Dans la foulée de son arrestation, Abdul Haroun est placé en détention à Elmley, dans le Kent. Sa première audience se tient le 24 août. Il risque deux ans de prison. Le Soudanais plaide non-coupable et dépose, en parallèle, une demande d’asile avec l’aide de l’ONG Kent Refugee Help. La veille de Noël, c’est la délivrance : le statut de réfugié lui est accordé, comme c’est le cas pour plus de 80 % des Soudanais arrivant au Royaume-Uni. Une décision qui pèsera dans le verdict de la juge. Il est alors libéré de prison mais pointe chaque semaine à un commissariat du Kent.

Quelques heures après l’audience, Abdul Haroun retrouve les membres de Kent Refugee Help dans un café de Canterbury. Même à leurs côtés, il est discret, soucieux, presque méfiant. À la sortie du tribunal, un photographe l’attendait. « Cette affaire s’est beaucoup trop politisée, et le referendum à venir à propos du Brexit n’a pas arrangé les choses », regrette Sue Powell, membre permanente de l’association. « Elle préfère être ici à agir et aider quelques personnes plutôt que faire de la politique pour rien », face à un gouvernement « qui ne joue pas son rôle ».

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Dessin par Pauline Figueira

Début avril, après des mois de procédure, Abdul Haroun n’est toujours pas tiré d’affaire. La juge a décidé de maintenir les charges, il devra se confronter à un jury populaire qui décidera de son sort le 20 juin 2016. Pas certain que cela dissuade d’autres demandeurs d’asile de franchir les nombreuses barrières entourant le terminal français du tunnel. La sécurité y a été renforcée, mais pour des milliers de migrants encore à Calais, le rêve britannique perdure.

Florian Hénaut et Yacha Hajzler

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