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Svalbard : l'Europe près du pôle

« Il faut être fou pour vivre au Svalbard » 

Au Svalbard, les hommes n’ont ni droit de naissance, ni de mort. Seul l’emploi justifie un séjour dans cet archipel norvégien proche du pôle Nord. Inactifs, chômeurs ou retraités ne sont tolérés que s’ils sont en bonne santé et peuvent subvenir à leurs besoins.

Mardi 8 mars – Le soleil inonde Longyearbyen, capitale administrative du Svalbard d’à peine 2 000 habitants. Pour fêter son retour après plus de quatre mois d’absence, 300 personnes sont réunies sur les marches de l’ancien hôpital, devant l’église de la ville. Les enfants sont déguisés et maquillés. Ils chantent le retour de l’astre solaire. Lorsque les premiers rayons émergent des montagnes, tous crient leur joie, lunettes de soleil sur le nez. Bienvenue dans la ville la plus septentrionale de la planète.

« C’est la première année qu’on voit vraiment le soleil revenir, se réjouit Rakel, employée de la mairie de Longyearbyen. D’habitude, les nuages le cachent. C’est un jour spécial, un sentiment religieux s’empare de la ville. »  À cette période de l’année, le Svalbard gagne vingt minutes de lumière par jour. Dès la fin du mois d’avril, il fera jour 24/24h. Les nuits blanches succèderont à la nuit polaire. « En été, nous mettons du papier aluminium sur les fenêtres pour cacher la lumière », raconte Siv, assistante à l’école municipale. La température passe de -25°C à +5°C.

On n’y naît pas, on n’y meurt pas

Donner la vie au Svalbard est interdit. Toutes les femmes enceintes sont envoyées sur le continent pour accoucher. « Nous avons une sage-femme mais pas de chirurgien, souligne John Aksel, directeur de l’hôpital de Longyearbyen. « Je n’ai vu que sept naissances en douze ans. » Parmi elles, une césarienne dramatique pour sauver un prématuré : « La météo était très mauvaise ce jour-là. Nous avions besoin d’un chirurgien de Tromsø [nord de la Norvège] mais son avion ne pouvait pas décoller. Il est arrivé très tard. Finalement, tout s’est bien terminé. »

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Pour éviter les drames, toute femme enceinte doit rejoindre le continent deux semaines avant le terme pour accoucher dans une maternité. C’est le cas de Siv, 42 ans, assistante pédagogique à l’école de Longyearbyen et enceinte de huit mois. Sa grossesse est suivie à l’hôpital par un docteur et une sage-femme. Déjà maman de trois enfants, dont un de quinze mois, elle se prépare à partir accoucher à Alta, où vit la famille de son mari Sigbjorn. « L’Etat norvégien paie le billet d’avion pour moi, pas pour mon mari. » Ce dernier ne la rejoindra qu’au dernier moment.

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À son retour du continent, Siv prendra un congé maternel d’un an, qu’elle peut partager avec son compagnon. « Seuls les Norvégiens et les étrangers employés par une entreprise norvégienne bénéficient de ce droit », précise-t-elle.

À la tête de l’hôpital depuis douze ans, John Aksel pointe le coût d’une hospitalisation sur l’archipel : « Si vous êtes Norvégien, Suédois ou Danois, ou travaillez pour une entreprise norvégienne, alors vous êtes couvert par l’assurance santé. Sinon, vous devez payer. » Parfois très cher : « Plus de 20 000 couronnes norvégiennes (environ 2 000 euros) si vous êtes hospitalisé ici avant d’être transporté à Tromsø. » 

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Personne n’a été enterré dans le cimetière de Longyearbyen depuis 70 ans. Alexiane Lerouge/ESJ Lille

En cas de décès, impossible d’être inhumé au Svalbard.« Les gens sont enterrés ou incinérés sur le continent », explique le pasteur protestant, Leif Magne Helgesen. Le prêtre de l’église la plus au Nord du monde ne célèbre pas d’enterrement. En cause, le permafrost – le sol dont la température se maintient en dessous de 0°C. Les corps enterrés dans le cimetière de la ville ne peuvent se décomposer et finissent par remonter à la surface. Plus personne n’y est enterré depuis 70 ans. « Des gens meurent au Svalbard tous les ans, précise Leif. Ils sont enterrés en Norvège, puis nous honorons leur mémoire au cours d’un office dans l’église de Longyearbyen. » Seules les cendres peuvent être enfouies dans le cimetière municipal.

Quant aux étrangers décédés sur l’archipel, leur corps est d’abord envoyé à l’hôpital de Tromsø puis dans leur pays d’origine. Le Svalbard est une terre de passage, personne n’y laisse sa trace.

Du boulot, c’est tout

Aucun SDF dans les rues de Longyearbyen. Les habitants ont tous un emploi et un toit. Ils passent quatre à cinq ans de leur vie sur l’île, rarement plus. Une fois leur contrat terminé, ils sont mis à la porte de l’archipel polaire.

Au Svalbard, trois secteurs recrutent :  « Le tourisme, la recherche scientifique, le charbon », détaille le maire de Longyearbyen Arild Olsen. L’archipel a longtemps été administré par des compagnies minières, jusqu’au déclin de l’exploitation du charbon :  « Cela ne fait que douze ans que le système politique est en place » , explique l’élu. Grâce aux subventions que Longyearbyen reçoit désormais du gouvernement norvégien, la mairie prévoit de réhabiliter le port de pêche de la ville. « D’ici l’été, l’industrie halieutique va remplacer l’industrie minière », promet Arild Olsen.

Des mineurs reconvertis en pêcheurs ? La plupart sont déjà partis, licenciés par la compagnie minière norvégienne Store Norske. « Elle perd beaucoup d’argent. Beaucoup de charbon a été extrait de la montagne, il n’en restera bientôt plus », analyse Tommy Albrigtsen, mineur à la Mine 7 (près de Longyearbyen) depuis quatre ans. Le cours mondial du charbon est très bas, les prix chutent.» La situation économique du Svalbard se détériore avec l’épuisement des mines. Celle de Sveagruva, à 70 kilomètres au sud de Longyearbyen, doit fermer cet été. « Trois cents mineurs y travaillaient autrefois », regrette Tommy. Certains des mineurs de Svea seront relocalisés à la Mine 7, les autres devront quitter l’archipel.

L’appât du gain

Tommy Albrigtsen déplore un marasme économique :  « Nous avons le charbon le plus pur au monde. Depuis que Store Norske a commencé à licencier il y a un an, le coiffeur de Longyearbyen a perdu 30 % de ses clients. Moi-même, je ne suis pas sûr de garder mon emploi. »  Pourtant, et comme beaucoup de ses collègues, Tommy est arrivé au Svalbard attiré par l’argent :  « Je gagne 4 000 euros par mois, et on paie moitié moins de taxes que sur le continent ici [18% contre 36%, NDLR]. » 

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Les mineurs enchaînent les heures supplémentaires pour maintenir la Mine 7 ouverte. Marie Albert / ESJ Lille

Salaires élevés, moins de taxes, logements mis à disposition… L’argent est l’une des premières motivations pour emménager au Svalbard. Patron de l’unique restaurant nocturne de l’archipel, KGB Kebab, Aleksei Frolof l’a bien compris. L’entrepreneur russe a installé son foodtruck dans le port de Longyearbyen il y a un an, après quatre mois passés à Barentsburg, cité minière russe voisine. En Russie, il était ingénieur informatique. Au pôle Nord, il est « businessman » :  « Il n’y a pas de concurrence, je suis le seul à faire de la restauration nocturne. »  L’ouverture de son kebab a d’ailleurs fait le bonheur de la municipalité. Aleksei prétend que le nombre d’incendies domestiques a reculé.

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Douce vie au pôle Nord

Comme beaucoup, Aleksei Frolof a découvert le Svalbard en simple touriste : « J’ai trouvé que c’était magnifique. Il faut être fou pour vivre ici mais j’y suis le plus heureux des hommes. »  Un bonheur que partage Helena, doctorante à l’Université du Svalbard (UNIS) :  « Je suis une fille de l’Arctique. Svalbard est un endroit fascinant. »  Malgré la petite taille de Longyearbyen, « il y a tout ici : cinéma, centre sportif, école, université, restaurants… C’est un village qui a tous les atouts d’une grande ville », se réjouit l’étudiante. Sa camarade Heidi Sevestre a quitté l’archipel il y a un an, le coeur lourd :  « J’ai écrit ma thèse à l’UNIS pendant quatre ans. Cela a été un déchirement de partir. On se sent comme à la maison. C’est un endroit idéal pour élever des enfants », renchérit le mineur Tommy Albrigtsen. Il n’y a pas de crime, pas de bagarre, pas de vol. » Et pour cause :  « Le réseau routier ne fait que 40 kilomètres, explique Tone Hertzberg, la représentante de la gouverneure. Retrouver une voiture volée est un jeu d’enfant. » 

Beaucoup envisagent pourtant de partir, un jour ou l’autre. « Tous les ans, je me dis que je vais partir l’année suivante, s’amuse Karin Mella, responsable du personnel du seul supermarché de Longyearbyen. Mais ça fait quinze ans que je suis là. » Comme Karin, Siv veut quitter l’archipel avec sa famille :  « On cherche une petite ferme sur le continent », explique la femme enceinte.

Seule Rakel, 54 ans, fait exception. L’employée de mairie, arrivée sur l’archipel il y a huit ans, compte bien y rester. Sa rencontre avec Dan Celius, réalisateur et producteur norvégien, a eu raison de son attachement au continent :  « Nous nous sommes rencontrés en février 2008. En  juin de la même année, nous vivions ensemble, raconte Rakel. J’ai laissé ma fille en Norvège alors qu’elle n’avait que seize ans. Si j’en ai les moyens, je passerais ma retraite ici. » 

Retraités, le combat

Parmi les candidats à la retraite sur l’archipel, peu d’élus. Sur 2 000 habitants, seuls 15 sont retraités. « Vous ne pouvez passer votre retraite ici que si vous avez beaucoup d’argent », prévient le directeur de l’hôpital John Aksel.  « Nous expulsons deux à trois fois par an des habitants qui ne peuvent plus subvenir à leurs besoins », confirme Tone Hertzbgerg, la représentante de la gouverneure. C’est l’état de santé de certains retraités qui motive leur expulsion :  « Je me souviens d’un homme de 70 ans, très malade, qui se déplaçait en voiture électrique. Il voulait rester à Longyearbyen, raconte Heidi Sevestre, ancienne étudiante française à l’UNIS. Les autorités l’ont expulsé. » Les personnes en bonne santé ont plus de chance :  « Une fois, ils ont voulu renvoyer une retraitée sur le continent, ajoute la Française. Il y a eu une mobilisation pour qu’elle reste, et ça a fonctionné. »  Vivre au Svalbard est un combat.

Malgré les ours

Au Svalbard, interdiction formelle de sortir hors d’une ville sans son fusil. Les étudiants de l’université locale en apprennent même le maniement, dès leur premier semestre. C’est que les petits humains cohabitent avec les 3500 ours polaires. Une fois par an, l’enceinte de Longyearbyen reçoit ce visiteur blanc et poilu. Pour permettre à chacun de trouver un abri en cas d’attaque, les portes des maisons doivent être ouvertes en permanence. Un responsable politique local avertit : « Contrairement à la plupart des grands carnivores qui n’attaquent que lorsqu’ils se sentent menacés, l’ours polaire n’hésitera pas à faire de vous son petit déjeuner : il considère l’humain comme une proie. » 

Tone Hertzberg donne des pistes pour apeurer l’animal : « L’idée, si vous êtes en groupe, c’est de former un tas, pour avoir l’air d’une grosse bête, et hurler, faire le plus de bruit possible. Par contre, inutile de s’enfuir. L’ours peut courir très vite. »

Qu’on ne s’y trompe pas. Il est rarissime que l’ours polaire fasse des victimes humaines au Svalbard. Depuis les années 1970, moins de dix personnes ont été tuées. Mais, au zinc du bar, dans la cour de récréation, tous échangent leurs craintes et leurs histoires d’ours. Rakel, Mimo, Stein, le cuisinier Filip, et le directeur de l’hopital John Aksel racontent les leurs face caméra.

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Des anecdotes (souvent amplifiées) avec lesquelles on adore faire frémir les touristes. A Longyearbyen, si tous les habitants n’ont pas tous eu l’honneur de rencontrer monsieur l’ours blanc, chacun peut se targuer de la connaître, « l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours ».

Marie Albert et Alexiane Lerouge
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