Gibraltar : un détroit, deux enclaves

Guerre et pêche

Dans la baie de Gibraltar, la guerre des eaux fait rage. L’espace maritime revendiqué par l’enclave britannique n’est pas reconnu par l’Espagne. Au milieu de ce conflit, les pêcheurs espagnols sont les premières victimes d’une rivalité qui les dépasse.

« On ne peut plus aller pêcher là-bas ! » se désole Manuel Esquivel Gutierrez, pêcheur à La Línea de la Concepción, commune espagnole frontalière de Gibraltar. Comme Manuel, ce sont 200 équipages qui, depuis trois ans, ne peuvent plus pêcher librement dans les eaux de la baie de Gibraltar. À l’été 2013, l’enclave britannique y a fait larguer 70 blocs de béton. Objectif : empêcher les pêcheurs espagnols voisins d’accéder à son espace maritime.

La propriété de ces eaux fait débat entre les deux territoires. Pour justifier qu’elles lui appartiennent, Gibraltar se réfère à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. L’Espagne, elle, considère que la baie étant absente du traité d’Utrecht (1713) par lequel Madrid a cédé Gibraltar au Royaume-Uni, elle reste sous pavillon espagnol.

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Un pêcheur répare ses filets à La Línea, le 5 mars 2016. Bérengère Sérot/ESJ Lille
Des eaux litigieuses

« La souveraineté sur nos eaux territoriales est irréfutable et inattaquable », assène pourtant Joseph Garcia, le vice-Premier ministre de Gibraltar, qui rappelle que la construction de récifs artificiels est une politique courante en Espagne. En réfutant le terme de « mur de béton », le gouvernement justifie cette opération par des motifs écologiques, plus respectueux de la législation européenne. Quant aux pêcheurs espagnols, ils ne seraient « pas en règle. Ils utilisent des méthodes de pêche, comme le chalutage, qui sont interdites en Europe », poursuit l’homme politique.

Si aucun accord n’a pu être finalisé entre les deux pays, c’est Gibraltar qui a les lois européennes de son côté. Après une plainte déposée par Madrid auprès de la Commission européenne, une entité indépendante a conclu en juillet 2014 que cette plainte était sans fondement, et que Gibraltar n’avait jamais violé les lois de l’Union Européenne.

« Ils sont en train d’épuiser la zone de pêche ! »

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Pour Juan Morente, président de l’Association des pêcheurs de La Línea, les pêcheurs espagnols sont les victimes collatérales d’une différence d’interprétation du droit international. Dans la ville, 200 familles dépendent de la pêche. Il s’inquiète : « En dix ans, la quantité de poisson pêchée a été divisée par deux. » Dans une région sinistrée, où le taux de chômage frôle les 30 %, la plus importante des associations de pêcheurs, à Algeciras, a fermé l’an dernier. Celle de La Línea a failli subir le même sort, et ne survit qu’à coup d’importantes subventions. Pour s’adapter, les 40 bateaux de La Línea ont dû s’éloigner de leur zone de pêche habituelle, mais depuis, les coquillages, fruits de mer et poissons récoltés sont plus petits, et se vendent moins chers.

Pour protester contre l’inaction du Parti populaire (PP) au pouvoir en Espagne à ce sujet, Santiago Abascal, président du parti nationaliste Vox (dissident du PP), a tenté un coup d’éclat. En juin 2014, il vole un des blocs de béton installés par Gibraltar, et pose fièrement dessus dans son jardin de Madrid. Les photos de son acte font le tour des réseaux sociaux et l’homme politique enchaine les plateaux de télévision.

Une photo publiée par Santiago Abascal  (@santi_abascal) le

En se mettant ainsi en scène, le leader de Vox souhaite surtout réaffirmer l’identité espagnole de Gibraltar, l’obsession du parti. L’opération de communication n’a pas plu à tout le monde, y compris au sein de la communauté de pêcheurs de La Línea. Le président de l’association des pêcheurs de la ville, qui avait aidé Santiago Abascal dans son expédition, s’est ainsi vu démis de ses fonctions. Le gouvernement espagnol est lui resté étonnamment discret, tandis que Gibraltar a réagi par l’intermédiaire d’une plainte auprès d’Interpol. En attendant le retour du bloc de béton au fond de l’eau, rien n’a changé pour les pêcheurs de La Línea.

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