Gibraltar : un détroit, deux enclaves

À la pointe du football

Au pied de Gibraltar, on ne vibre que pour le football. Cette passion rythme la vie des habitants de l’enclave britannique, et leur permet d’affirmer leur identité et leur particularisme.

On le surnomme le Wayne Rooney de Gibraltar. « Mais ne lui dites pas que je vous ai dit ça ! »

« Ici, le football est une petite communauté, alors tout le monde se connaît. » Vingt-sept ans qu’il joue pour les Lincoln Red Imps, le club de toute une vie. « J’ai tout fait à Gibraltar. Je suis né ici, je travaille ici, je joue ici, et j’y ai ma famille. » Après une centaine de matchs sous le maillot rouge et blanc, Lee Casciaro n’envisage toujours pas la retraite et se voit même pousser le plaisir jusqu’en 2018 et les éliminatoires de l’Euro 2020. « Jouer pour son pays est un privilège, ce dont rêve tout footballeur. Alors je le ferai pour le reste de ma vie. »

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Lee Casciaro, avant-centre de l'équipe nationale de Gibraltar, en mars 2016. Bérengère Sérot/ESJ Lille

À Gibraltar, la grande majorité des joueurs ne sont pas professionnels et ne peuvent pas vivre de leur passion. Même si le club de Lee Casciaro lui verse un prize money, un dédommagement pour son entraînement quotidien, il travaille parallèlement pour le ministère de la Défense.

« Notre unicité fait notre force »

Ici, le football est roi. Chacun des 30 000 habitants est connecté de près ou de loin au sport national. Le rocher vit et respire au rythme des matchs quotidiens qui se déroulent sur la pelouse synthétique du Victoria Stadium, stade de 5 000 places qui borde la piste d’aéroport.

L’exiguïté du territoire, conjuguée à sa faible population, font de Gibraltar une anomalie du football européen. « Mais notre unicité fait notre force », se félicite Steven Gonzalez. La plus ancienne Fédération — elle a vu le jour en 1895 — possède son propre championnat, composé de deux divisions, qui comptent respectivement dix et douze équipes. Sans compter celles de futsal [foot en salle, ndlr], auxquelles il faut encore ajouter les équipes féminines et celles des jeunes. Au total, près de 3 000 joueurs sont licenciés à la Fédération de football de Gibraltar.

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Match opposant Manchester 62 FC aux Lynx FC (deux équipes gibraltariennes), le 5 mars 2016. Bérengère Sérot/ESJ Lille
Un rêve qui devient réalité

C’est durant la phase de qualification de l’Euro 2016 que Gibraltar se révèle au monde du football. Après des débuts honorables en matchs amicaux, les Rouges et Blancs ont terminé ces éliminatoires avec dix défaites, contre l’Allemagne, la Pologne, l’Irlande, l’Écosse et la Géorgie.

Qu’importe : pour les amateurs de Gibraltar, « jouer contre ces équipes, c’était comme un rêve », se rappelle, ému, Lee Casciaro.

Pour les supporters, le premier match officiel fut également un grand moment d’émotion. Ce jour là, Ryan Gonzalez a vu son meilleur ami, Aaron Payas, sur le terrain, face au Polonais Robert Lewandowski, joueur du Bayern Munich. « Pour le Gibraltarien que je suis, c’était un sentiment incroyable. Ce premier match, je pense que tout le monde l’a regardé à Gibraltar, même ceux qui n’aimaient pas le football. »

Un sentiment de fierté qui a atteint son apogée lors du match contre l’Écosse quand Lee Casciaro a marqué le premier but de l’histoire de Gibraltar en match officiel : « Ce but restera dans l’Histoire, je m’en souviendrai toute ma vie. »

Le revers de la médaille

Depuis leur adhésion à l’UEFA, les instances dirigeantes doivent faire face à une problématique jusque là inconnue : l’afflux de joueurs étrangers dans le championnat. Des joueurs venant d’Espagne et d’Argentine ont inondé les deux divisions, avec l’espoir de participer à la Ligue des Champions. S’ils ont permis d’augmenter le niveau général du championnat, Steven Gonzalez s’inquiète pour l’équipe nationale : « Il y a deux ans, tous les joueurs de l’équipe étaient titulaires dans leurs clubs. Maintenant, certains sont sur le banc. »

Pour l’instant, aucune règle de quota n’a été mise en place par la Fédération et il revient aux clubs d’imposer leur philosophie. À l’avenir, l’indispensable équilibre entre l’équipe nationale et le niveau du championnat exigera peut-être la mise en place d’un nombre minimum de joueurs originaires de Gibraltar dans les différents clubs.

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Vue sur le rocher de Gibraltar, depuis le Victoria Stadium. Bérengère Sérot/ESJ Lille
« On ne mélange pas football et politique ! »

Dans une enclave où il n’est pas rare de commencer sa phrase en anglais pour la finir en espagnol, la cohabitation entre joueurs étrangers et gibraltariens se déroule sans encombre. «Dans le respect des valeurs du football ! », lance Ryan Gonzalez. Si l’Espagne revendique toujours la souveraineté de l’enclave, Gibraltar, elle, n’aspire qu’à jouer au football. « On ne mélange pas le football avec la politique », assène le fondateur du site GibFootballTalk.

Lors du vote final pour l’adhésion de la Fédération de Gibraltar à l’UEFA en mai 2013, seuls deux pays avaient voté contre : la Biélorussie et l’Espagne. Ironie du tirage au sort, l’Espagne et Gibraltar se sont ensuite retrouvés dans le même groupe des éliminatoires de l’Euro 2016. Avant que l’équipe du rocher ne soit rebasculée dans le groupe de l’Allemagne, sur décision de Michel Platini, qui y voyait un problème politique. Pourtant, à Gibraltar, on aurait été heureux de jouer contre le voisin espagnol : « On n’a aucun problème avec l’Espagne ! » La ville voisine, La Línea de la Concepción, était même prête à accueillir les matchs de Gibraltar.

« L’adhésion à la FIFA, c’est la clé »

Pour l’heure, Gibraltar reste concentrée sur son principal objectif : continuer à progresser, à son rythme. « On va apprendre et on fera des erreurs, mais c’est comme ça qu’on deviendra meilleurs », assure Ryan Gonzalez. Avec un réservoir de joueurs limité (le précédent sélectionneur avait lancé un appel aux joueurs via Twitter), l’encadrement ne s’interdit pas de sélectionner des joueurs gibraltariens évoluant dans des championnats étrangers.

Après avoir adhéré à l’UEFA, la Fédération ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : « L’adhésion à la FIFA, c’est la clé », estime Steven Gonzalez, le responsable communication. L’instance dirigeante du football mondial permettrait à Gibraltar de franchir un nouveau palier en disputant les éliminatoires de la Coupe du Monde. Dans cette perspective, la Fédération envisage de se doter d’un nouveau stade pour remplacer le vétuste Victoria Stadium, qui ne respecte par les normes exigées par l’UEFA. « On en a absolument besoin avant les prochains éliminatoires de l’Euro 2020. »

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Le Victoria Stadium, symbole du football à Gibraltar. Bérengère Sérot/ESJ Lille

Mais construire un nouveau stade dans un territoire de 6 km2 n’est pas évident. Actuellement, l’équipe doit se rendre à Faro, au Portugal, à quatre heures de route pour jouer ses matchs, loin de la passion de ses supporters. « On veut jouer chez nous, connaître cette atmosphère si particulière et sentir les supporters derrière nous », rêve le correspondant de l’UEFA. Pour l’instant, le projet en est encore à la phase administrative et reste intimement lié aux alternances politiques.

Aujourd’hui, Gibraltar aspire à goûter de nouveau à la joie et à la fierté des rencontres internationales, à domicile cette fois. Steven Gonzalez en est convaincu : « Un jour on gagnera. Je ne sais pas quand. Peut-être dans 10, 15 ou 20 ans ! Mais on battra une équipe et on gagnera un match officiel. » La petite équipe de Gibraltar a tout pour devenir grande.

Bérengère Sérot

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3 Commentaires

  1. « Je pense que tout le monde l’a regardé à Gibraltar, même ceux qui n’aimaient pas le football. » Et bien moi je n’aime pas le foot mais j’ai lu cet article ! Même qu’il est très intéressant 🙂

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