Calais : objectif Londres

À Calais, l’espoir coûte 7000 €

Dans la « jungle », les migrants en quête d’Angleterre ont recours aux services de passeurs pour franchir la Manche. Parfois monnayées au prix fort, ces promesses de traversée se révèlent souvent être des arnaques.

Dans la « jungle » de Calais, il existe un moyen de gagner de l’argent rapidement : devenir passeur. Une aubaine qui attire sur les côtes anglaises.

« D’origine afhgane, kurde ou pakistanaise, ce sont le plus souvent d’anciens migrants qui ont réussi et se sont installés en Angleterre. Avec l’arrivée massive des migrants, ils reviennent pour faire des profits », explique Isabelle Serrot, photographe habituée du camp de migrants de Calais. La traversée illégale du tunnel sous la Manche génère en effet des bénéfices impressionnants pour quiconque promet un « passage garanti ».

Organisés en réseaux ou en bande, ces passeurs possèdent une influence qui pèse sur les migrants et bénévoles dans le camp de Calais. « Avec les opérations de démantèlement dans le camp, ils reviennent en masse, car ils savent que c’est dans un moment pareil que les migrants veulent le plus partir », précise la photographe.

Plusieurs migrants confient à des « personnes de confiance » dans le camp leurs difficultés à trouver des passeurs crédibles – car on ne parle pas de cela à voix haute. Brigitte, bénévole, affirme avoir consolé à plusieurs reprises des migrants qui avaient donné de l’argent à des passeurs avant que ceux-ci ne s’évaporent dans la nature.

« En décembre, j’ai parlé avec une femme qui avait donné 7 000 euros à un passeur afin de partir en Angleterre avec ses deux enfants. Depuis, elle n’a plus de nouvelles de ce dernier alors qu’elle a donné toutes ses économies », se rappelle-t-elle.

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'London calling', peint par Banksy à l'entrée du camp de migrants de Calais. Pacôme Pabandji/ESJ Lille

David C., journaliste présent à Calais, précise : « Dans le camp, certains habitants de la région viennent se présenter aux migrants comme des passeurs. Ceux-là jouent sur l’ignorance des migrants et leur envie de traverser. Eux, mais aussi d’autres, qui se présentent comme les ‘commissionnaires’ de passeurs, prennent de l’argent aux migrants puis disparaissent. »

« Plus il y a de migrants, plus il y a de passeurs »

Début mars, trois passeurs irakiens ont été interpellés et mis en examen pour « aide au séjour irrégulier en bande organisée ». Dix personnes, issues de deux réseaux de passeurs kurdes, ont par ailleurs été placées en garde à vue mi-février. « Mais on n’a pas tout. Plus il y a de migrants, plus il y a de passeurs », précise le parquet de Boulogne-sur-Mer dans un communiqué. En 2015, 28 réseaux de passeurs ont ainsi été démantelés dans la région de Calais, soit deux fois plus qu’en 2014, indique le ministère de l’Intérieur.

Abdallah (le prénom a été changé), venu du Soudan, assure ainsi être entré en contact avec quatre passeurs différents en l’espace d’une semaine. « Le premier que j’ai rencontré est l’ami d’un ami à moi. Il m’avait dit que c’était quelqu’un de confiance. Il me demandait 10 000 livres [environ 12 700 euros]. Quand il est venu me voir, il m’a dit qu’il savait que notre zone [du campement de Calais] serait détruite et qu’il fallait qu’on parte. Mais la somme qu’il me réclamait me paraissait impossible à trouver. »

Lire aussi : Une journée dans la « jungle » démantelée

Abdallah parle des passeurs sur un ton visiblement apeuré. Comme lui, plusieurs autres migrants craignent de s’exprimer sur la question. « Les passeurs font régner terreur et violence autour de leurs activités. Ils savent que des policiers enquêtent sur la question dans le camp et ils n’ont pas envie de se faire démasquer. Ils sont capables de tout pour que leur présence ne s’ébruite pas », abonde Brigitte. Pour éviter de se faire dénoncer aux policiers, certains confisquent même les téléphones des migrants avec qui ils font affaire.

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Un migrant près de barbelés à Calais, début mars 2016. Pacôme Pabandji/ESJ Lille
« J’ai eu ma chance… »

Mehdha, Iranien arrivé à Calais il y a sept mois, a réussi à rejoindre l’Angleterre grâce à un passeur le 4 mars dernier. Installé à Manchester, il raconte sa traversée, encore étonné d’être arrivé à ses fins sans encombre : « J’ai eu ma chance. Je ne croyais même pas vraiment à mon contact [passeur]. Mais il m’a vraiment fait passer ».

« Mon petit cousin avait déjà réussi à passer en Angleterre. Quand j’ai échangé avec lui sur imo [un réseau social de discussions instantanées, ndlr], il m’a donné le nom de Mustafa, un passeur que je pouvais contacter. Il m’a rassuré, me disant qu’il était fiable. Mustafa a d’abord envoyé deux émissaires. Lui, je l’ai rencontré deux jours plus tard. On a parlé du montant que je devais lui donner, et il m’a donné un numéro à contacter. L’homme au téléphone m’a finalement fixé un lieu de rendez-vous. C’était le chauffeur avec qui je devais traverser. On s’est rencontré, je lui ai donné 1 500 euros en plus des 6 000 euros versés au passeur. Et je suis passé », relate-t-il.

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Mehdha, le 2 mars 2016 à Calais, deux jours avant sa traversée vers l'Angleterre. Pacôme Pabandji/ESJ Lille

En Angleterre, Mehdha est arrêté par la police de l’immigration et placé en détention quelques jours avant d’être relâché et envoyé dans un hôtel dans le nord de l’Angleterre pour attendre la suite de ses démarches d’asile. De Londres, il appelle ses anciens compagnons de fortune pour leur raconter sa traversée et sa vie de l’autre côté de la Manche.

En l’écoutant, certains décident de tenter leur chance. Mais Mehdha les prévient : « Quelqu’un peut te faire passer aujourd’hui et ne plus être fiable demain. L’important, c’est que le passeur ait un chauffeur de confiance. » Malgré le contact de Mehdha, recourir à un passeur reviendra à jouer à pile ou face.

Pacôme Pabandji 

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