Gibraltar : un détroit, deux enclaves

Jawad, enfant de la route

Originaire de la ville marocaine d’Oued Zem, Jawad a quitté sa famille à 7 ans pour échapper à la misère. Il a rejoint Ceuta, ville espagnole au nord du Maroc, et a réussi à y trouver sa place.

« C’est une longue histoire » prévient Jawad, assis à l’une des tables de la cafétéria qui lui a offert son premier travail, ici à Ceuta. Les yeux rieurs, la voix sereine, le jeune homme aux cheveux noirs raconte chacun des pas qui l’ont conduit de son enfance marocaine à l’enclave espagnole. Son départ, avec ses amis, la perte de deux d’entre eux, puis sa victoire à Ceuta, où il est parvenu à rester et à devenir cameraman.

En 1999, Jawad a 7 ans. Il vit à Oued Zem, une petite ville au centre du Maroc, où l’on extrait du phosphate. Mais l’activité ne profite pas aux habitants de la ville, explique-t-il : les gens viennent de l’extérieur pour y travailler. Les parents de Jawad sont sans emploi. La famille vit dans une habitation de fortune. « J’allais à l’école avec des habits sales, et des livres de seconde main. » Pour gagner de l’argent, le garçon vend des sacs dans la rue. 1,50 euro par jour, maximum : « cinquante centimes pour moi, cinquante centimes pour ma mère, et cinquante centimes pour mon père, pour s’acheter des cigarettes. Il fumait. Ca fait partie de mes souvenirs », sourit Jawad, attendri.

« Je ne pouvais pas continuer comme ça. J’étais un enfant. » Avec quatre amis, ils décident de fuir la vie qu’ils ont là-bas. Deux d’entre eux sniffent de la colle et fument. Le plus grand du groupe a 9 ans : « C’était lui qui avait le plus d’espoir. Il n’avait pas de parents, il souffrait plus que nous. » Jawad et ses amis partent, sans vraiment savoir où aller. Pour se déplacer, ils s’accrochent au train qui transporte le phosphate à travers le Maroc. Et y connaissent une première tragédie : l’un d’entre eux meurt en tombant du train.

« Quand tu es un enfant de la rue, tu n’es rien, tu n’as aucun droit »

Jawad et ses amis se dirigent vers l’Europe, au gré des conseils récoltés sur la route. Après avoir rejoint Tanger, où ils ne peuvent rester – « la police nous frappait » -, ils marchent trois jours pour atteindre Castillejos, à côté de Ceuta. L’un des enfants reçoit 47 coups de couteaux dans une bagarre. « Ça ne sert à rien d’aller voir la police. Ils t’insultent et te frappent. Quand tu es un enfant de la rue, tu n’es rien, tu n’as aucun droit. » Trois d’entre eux décident de poursuivre vers Ceuta, le quatrième reste au Maroc.
Pour franchir la frontière de l’enclave espagnole, il suffit à l’époque de se faire passer pour le fils d’une femme qui traverse. « Elles passaient avec 4 ou 5 enfants au bras », se souvient Jawad. Arrivés à Ceuta, la police les conduit dans un centre pour mineurs non accompagnés. « Rien à voir avec ce que c’est aujourd’hui. Désolé pour l’expression, mais c’était vraiment de la merde. C’était des cabanes, il y avait énormément de monde. Les gens ne restaient pas au centre, ils s’en échappaient. »

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Jawad se souvient du mur, derrière le centre, des sacs jetés par dessus pour s’échapper. Le centre, c’est seulement pour dormir. « Nous vous donnerons à manger, un lieu pour dormir, mais nous ne vous donnerons pas de papiers », leur assure le directeur.
Jawad et ses amis n’échappent pas à la règle, ils s’enfuient et gagnent le port. L’objectif : monter sur les bateaux qui vont en Espagne. Ils veulent rejoindre l’Europe : « Pour nous, Ceuta, c’est comme si c’était encore le Maroc. » Nouveau drame : en essayant de grimper sur un bateau, l’un de ses deux amis tombe à l’eau et meurt noyé. L’autre choisira de retourner au Maroc. Jawad, lui, retourne loger au centre, espérant toujours gagner le continent.

La chasse aux papiers

En 2006, l’arrivée d’une nouvelle directrice donne à Jawad des raisons de s’accrocher et de se battre pour obtenir le droit de rester à Ceuta une fois adulte. Elle fait une proposition aux jeunes : elles les aidera à obtenir des papiers s’ils étudient et se tiennent correctement. Jawad s’exécute : « j’ai étudié, étudié… Je ne pensais qu’à obtenir des papiers, à pouvoir travailler puis retourner dans mon village natal ». Depuis son départ, la famille de Jawad n’a aucune nouvelle de lui.

Arrivent ses 18 ans et le début de l’instabilité. Majeur, il n’a plus le droit de rester au centre. « Le jour même de mon anniversaire, ils m’ont déposé devant le McDonald’s avec mes valises, alors qu’ils avaient promis de m’aider. » Jawad se retrouve désœuvré, sans savoir ou aller. Mais il peut compter sur l’aide de Carmen, l’une de ses professeures, et de Paloma, coordinatrice d’une association de soutien aux enfants. Elles lui trouvent une place dans un centre d’accueil.

« Le jour même de mon anniversaire, ils m’ont déposé devant le McDonald’s avec mes valises. »

Jawad garde à l’esprit une image : la responsable du bureau des étrangers découpant avec des ciseaux, sous ses yeux, le permis de séjour temporaire qu’il a pour le moment, et qui ne l’autorise pas à travailler. « Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais il a été rapidement invalidé, explique Paloma. Quand ils atteignent 18 ans, les jeunes doivent sortir du centre avec des papiers. C’est une obligation. Cela leur permet de voyager vers la péninsule. » Pour Jawad, c’est un projet de plus long terme.

Les démarches pour obtenir des papiers sont longues et complexes : un aller-retour au Maroc pour obtenir la preuve qu’il n’a jamais fait de prison, et l’attestation d’un employeur prêt à l’embaucher. « Je me sentais comme en prison entre l’Espagne et le Maroc » se souvient le jeune homme. Il obtient finalement une promesse d’emploi de la part du patron d’une cafétéria. Celle où il a choisi de nous raconter son histoire.

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Jawad suspend son récit. Derrière la vitre, il aperçoit Maite, et l’invite à nous rejoindre. Éducatrice pour enfants, elle a aussi aidé Jawad dans ses démarches et se souvient de son acharnement : « Beaucoup d’enfants se droguaient, venaient seulement pour les papiers. Mais lui a démontré qu’il voulait rester en Espagne pour de bon. Il a beaucoup d’amis. De vrais amis. »

À deux reprises, Jawad se voit refuser un titre de séjour. Mais après plusieurs mois, la troisième tentative est la bonne. Les yeux de Jawad brillent encore quand il se repense à l’annonce de la nouvelle, aux côtés de ceux qui l’ont aidé : « Tu obtiens quelque chose de si difficile à avoir… Avec toute l’aide que tu as reçue, toute cette force… ».

« J’ai envie de vivre davantage »

Jawad travaille un an dans une cafétéria, celle-là même où il a choisi de nous raconter son récit, avant de devenir caméraman à Ceuta TV. Il y est entré grâce à une connaissance, puis s’y est formé. Aujourd’hui, il profite de son temps libre pour réaliser des courts métrages amateurs, tournés avec son téléphone portable.
Longtemps, Jawad reste sans nouvelles de sa famille. Jusqu’au jour où il tombe par hasard sur un cousin : « Il m’a dit que ma famille voulait me voir. Ils n’avaient pas de nouvelles de moi. Mais je n’avais eu aucun moyen de rentrer en contact avec eux. » Il apprend qu’il a une troisième sœur, que son père est décédé. Il peut enfin retrouver sa famille. « Génial », sourit-il quand on lui demande comment s’est passée la rencontre. « Génial. »

« Je n'ai pas vraiment de futur ici. »

Jawad a grandi et s’est construit ici, mais il ne compte pas s’arrêter là, et veut quitter Ceuta. « Le loyer est cher, et on n’est pas bien payé. Je n’ai pas vraiment de futur ici. Je n’ai pas la possibilité d’apprendre les langues. J’ai envie de vivre davantage ». Il souhaite acquérir de l’expérience dans son métier de caméraman, puis partir sur le continent. En Allemagne par exemple, où il voudrait apprendre à parler anglais et allemand. « Mon histoire est une partie de la réalité, estime Jawad. Elle montre comment une personne peut réussir à en arriver là. Une personne qui vient de la rue, qui souffre, jusqu’à obtenir ce qu’elle veut. »

Aujourd’hui, Jawad donne un coup de main à l’association de Paloma, qui aide les mineurs isolés du centre de la Esperanza, où la plupart sont accueillis. Ils y sont environ 170. Maite, qui a travaillé avec de jeunes migrants, estime qu’ils ne reçoivent pas un accueil digne : « On veut retirer ces enfants de la rue parce qu’ils donnent une mauvaise image. On les met loin, comme dans un placard. Mais on ne leur offre pas de solution éducative, pas de solution de travail, on ne les met pas en contact avec leurs familles. »

Si c’était à refaire, Jawad ne resterait pas à Ceuta : « Dans les autres centres pour mineurs en Espagne, ils sont beaucoup moins nombreux. On ne vit pas de la même manière. » Mais ces souvenirs sont derrière lui. L’objectif, maintenant, c’est l’Europe. Jawad ne pense qu’à apprendre et à voyager. « Je n’ai pas peur. »

Bastien Augey et Benjamin Delille (dessin)
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