Calais : objectif Londres·En coulisses

EN COULISSES. Londres : l’anodine traversée

De retour de reportage aux portes de l’Europe, nos journalistes racontent leur périple. Découvertes, galères et ressentis : les coulisses de Terminus Europe.

« C’est fou, on capte encore la 3G ! » Au milieu de la Manche, sur le ferry, les passagers trompent l’ennui. « Qu’est-ce que c’est cher le prix du café ! » Certains scrutent la mer, nous aussi. On vient de laisser une équipe en reportage à Calais. Les images de migrants au milieu de l’eau nous traversent l’esprit. « T’imagines… ? » Pour Florian et moi, l’Angleterre c’est si simple.

Nous sommes à Londres en début d’après-midi, et le sujet que nous voulons d’abord traiter est bien éloigné de ces questions. La crise immobilière d’une grande capitale, ceinte et restreinte par des hectares de verdure. La green belt empêche les jeunes d’accéder à la propriété.

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La 'green belt' autour de Londres. Florian Hénaut/ESJ Lille
Un Edward Snowden londonien

Celui qui va en parler avec le plus de ferveur, c’est Alan. Sur son blog, il revendique le droit à construire sur la green belt. Il a commencé comme un simple citoyen qui s’informe. « Les gens veulent comprendre pourquoi ils n’ont pas de maisons ! » Lors de l’interview, il affiche souvent un visage incrédule, agacé. Il a d’ailleurs voulu savoir de quoi allait traiter l’article avant d’accepter : « Ok, ça a l’air de valoir le coup .»

Ce n’est pas nous qui l’énervons. Ce sont les politiques, le manque d’information, et plus encore, « le manque de sens commun ». Rendez-vous dans un bar de la City, costume-cravate, job dans l’informatique. Alan n’a pourtant pas le profil type de l’agitateur. Il me fait un peu penser à Edward Snowden. Dans la démarche, l’indignation, la dégaine. Juste un air comme ça.

On est allé voir cette fameuse green belt, sans les bonnes chaussures d’ailleurs. Ceux qui y vivent ont l’air de tenir à leur bout de verdure. Surtout Dave, un garde-forestier qui nous accueille dans un parc de Brentwood. Visiblement, on tombe après l’apéro. Il agite des cartes, cherche des numéros de téléphone, mais rien n’arrive dans nos mains. Son bureau est un amas de feuilles, de cartons pleins d’animaux empaillés et de cartes postales de paysages. On était juste là pour avoir un itinéraire, mais Dave insiste pour développer : on va lui construire des maisons sur son parc ! Des collines d’herbe qui surplombent des champs, une petite église de briques dans un coin. Pour l’instant, c’est certain, ça ne manque pas de charme.

En deux jours, on fait le grand écart, et on se rapproche des préoccupations calaisiennes laissées à quai. On se rend à Canterbury, pour couvrir le procès d’Abdul Harun, un migrant qui a traversé le tunnel sous la Manche à pied. Enfin, on essaie de s’y rendre. Trois heures de route au lieu d’une et demie. C’est le prix d’un chargeur d’iPhone en panne, qui nous prive de GPS : on scrute les panneaux avec attention, en se référant aux captures d’écran prises sur Google Maps, en espérant que la batterie de l’ordinateur tienne. Florian essaye de se contenir. Il conduit à gauche depuis le début du trajet, et ça lui chatouille les nerfs. Mais Canterbury en vaudra le coup.

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Florian et Sue, membre de l'association qui accompagne Abdul dans ses procédures judiciaires. Yacha Hajzler/ESJ Lille
Deux ans de prison pour avoir traversé le tunnel sous la Manche

Le procès d’Abdul se déroule dans une atmosphère étrange. En haut, derrière des gradins vitrés, ce Soudanais de 40 ans attend le verdict. Il est attentif, fermé. En bas, la juge et l’avocat se sont engagés dans une joute verbale au ton un poil trop léger. Parfois, elle laisse échapper une plaisanterie cordiale, avec un petit sourire, auquel répond le rire convenu de l’avocat. Il s’implique, pourtant. Il s’enflamme même, au moment de parler droits humains, au moment de parler droit d’asile. Finalement, au moment de parler vraiment d’Abdul, sa voix devient plus ferme, il bégaye moins. La juge a arrêté de sourire. L’avocat général se lève à la toute fin, égrène son argumentaire, qui tient en deux phrases, et se rassied. Privé de plaider le fond, sur lequel il n’emportera rien, il plaide la forme.

En sortant, Abdul affronte les paparazzis, dont un caché derrière un muret, qui dégaine un zoom au dernier moment. Il nous aura en photo avec. Gara, qui fait partie d’un groupe d’aide aux réfugiés, soupire. « Ça fait partie du jeu. » Les membres de l’association, presque uniquement des femmes, entourent Abdul. Sue, Lucy et les autres ne se découragent pas devant son air soucieux. Attablées avec lui dans un salon de thé, elles lui apportent un croissant avec du beurre et de la confiture. Abdul a marché 50 kilomètres à côté des trains à grande vitesse pour arriver ici. Il risque jusqu’à deux ans dans une cellule de quelques mètres carrés. En sortant, on lui souhaite bon courage pour le verdict. Il nous sourit, poli mais fatigué.

« Je prendrai un son tout à l’heure, quand ils auront commencé à manœuvrer. » Florian fait un signe d’assentiment et va sur le pont prendre des images de Douvres. Le port d’arrivée de ces migrants, qui partiront de Calais. Il revient tranquillement : « C’est bon. ça tangue moins qu’à l’aller non ? » De retour sur le ferry, on trompe l’ennui.

Yacha Hajzler
T'en veux encore ?

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