En coulisses·Lesbos : île à la dérive

EN COULISSES. Un aller-retour et une claque

De retour de reportage aux portes de l’Europe, nos journalistes racontent leur périple. Découvertes, galères et ressentis : les coulisses de Terminus Europe.
Samedi 5 mars : ALLER. D’Athènes à Lesbos.

Minuit. « Vous allez sur quelle île ? Lesbos ?! » Regard interdit du chauffeur grec. Après la journée de voyage de Lille à Athènes, et les bières locales sirotées pour passer l’attente du ferry, on est presque vexées. Oui, pense-t-on un peu présomptueusement, on va à Lesbos, « couvrir la crise migratoire ». L’île grecque où les migrants accostent massivement est au coeur de l’actualité.

Et puis à travers les vitres du bus presque vide qui nous conduit à l’embarcadère, on commence à réaliser ce qui nous attend. On aperçoit des migrants installés sur le quai. Ils viennent de Lesbos. Des garçons qui jouent au foot, d’autres qui errent. Des tentes aussi, alignées. Les mêmes images vues la veille aux informations. Des centaines de réfugiés s’entassent sur les quais du Pirée. Pour eux, le voyage est momentanément interrompu, depuis la fermeture de la frontière entre la Grèce et la Macédoine. Certains tenteront leur chance à Idomeni, dernier village grec avant la frontière, au nord du pays.

Le bus s’arrête, il faut descendre et avancer jusqu’au terminal E2. La nuit est légère, mais pour nous l’atmosphère s’alourdit. Le ferry que nous attendions vient d’arriver, en provenance de Lesbos. Le bateau accoste, ses portes massives s’ouvrent. Des familles entières, des personnes âgées, des enfants tenus à bout de bras sortent du bateau. Les visages sont tirés. Les migrants transportent leurs derniers biens dans des tapis enroulés ou des sacs plastiques. Crispés, ils descendent rapidement du ponton. S’arrêtent au milieu du quai, sans vraiment savoir où aller. On se sent aussi un peu perdues.

Au milieu de cette marée humaine, deux jeunes journalistes, caméra au poing, tentent de capturer l’image la plus forte. Leur présence nous semble presque indécente. Est-ce qu’on devra filmer ces gens, nous aussi ? Est-ce qu’on saura être professionnelles dans cette situation ? On assiste à la scène impuissantes, immobiles, incapables de sortir un appareil photo ou un carnet derrière lequel se cacher. Des regards confondus, un peu embués. Aucune de nous ne prononce un mot, on a juste envie d’allumer une cigarette. C’est bientôt à nous de monter dans le bateau.

Mercredi 9 mars : RETOUR. De Lesbos à Athènes.

5h45. Alors que notre ferry accoste, le soleil se lève sur Athènes. Sur le pont, quelques réfugiés observent le paysage. Nouvelle étape dans leur voyage vers l’Europe. Nouvelles inquiétudes aussi. « Est ce que vous savez si quelqu’un va s’occuper de nous ici ? Où est ce qu’on peut dormir ? » demande un adolescent, dans un anglais teinté d’accent syrien. Un peu plus bas, l’équipage manœuvre. Encore quelques minutes, et les passagers quitteront le bateau.

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Sur les quais du Pirée, à Athènes, des migrants venus de Lesbos. Léa Dauplé/ESJ Lille

Après trois jours passés à Lesbos, nous nous sommes habituées à la présence des migrants. Sur le ferry, pendant le trajet du retour, certains nous appelaient par nos prénoms : un petit signe de la main, quelques mots échangés. Ils se souviennent de nous avoir croisées au camp d’enregistrement de Moria, sur l’île.

On a pris l’habitude de leur parler, de les prendre en photos, de les filmer. On leur a souri quand ils ne parlaient pas anglais. On se sent un peu plus légitimes. Cette fois, on connaît leur histoire, on a écouté les récits de vie, on sait d’où ils viennent. On a presque l’impression qu’ils nous font confiance.

On est les premières sorties du ferry. Avant que quiconque ne descende, on a déplié les pieds de nos caméras et de nos appareils photos sur le quai, devant le ponton. Il reste toujours cette inquiétude d’effacer l’humain derrière notre sujet de travail. On réussit à mettre de côté nos émotions, mais on a toujours peur de tomber dans l’indécence. Est-ce qu’on ne devrait pas aider cette dame à porter ses affaires, plutôt que de la filmer ? Quand le bateau arrive, on est au travail. On repense aux journalistes aperçues le tout premier soir à Athènes, celles qui nous dérangeaient. Ce matin, c’est nous qui capturons les images.

Rébecca Khananié et Sarah Paillou
 
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