En coulisses·Svalbard : l'Europe près du pôle

EN COULISSES. Fragments du bout du monde

De retour de reportage aux portes de l’Europe, nos journalistes racontent leur périple. Découvertes, galères et ressentis : les coulisses de Terminus Europe.

Il y a la neige, la nuit noire, la lumière crue du soleil. Le Svalbard, archipel norvégien tout près du pôle, est une terre de paradoxes. Nous pensions investir un environnement extrême, nous l’avons trouvé chaleureux. Un village du bout du monde qui accueille les étrangers comme des amis. Un immense archipel dont nous n’avons foulé qu’une minuscule parcelle.

Nous arrivons de nuit à l’aéroport de Longyearbyen, la ville la plus au nord du monde. Il est deux heures du matin, nous rejoignons la maison de notre hôte russe, Aleksei. Depuis son appartement à flanc de montagne, nous admirons la ville éclairée. Au loin, l’océan glacial Arctique se détache des monts enneigés. Épuisées par le voyage, nous nous endormons dans un silence absolu. La neige amortit le moindre bruit.

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La

Le jour se lève. Même calme. Les températures annoncées à -25°C avoisinent en réalité 0°C. La neige menace de fondre. Certains habitants s’inquiètent : « C’est le réchauffement climatique ». Enceinte de huit mois, Siv veille à fixer des clous à ses chaussures avant de mettre le pied dehors. Avec le dégel, le sol devient patinoire.

« À la vôtre ! »

Nous partons en reportage à Barentsburg, cité minière russe à soixante kilomètres de Longyearbyen. Trois heures de motoneige – seul moyen de transport à part l’hélicoptère – sont nécessaires pour relier les deux villes. Nous y interviewons deux familles ukrainiennes russophones réfugiées du Donbass. Notre guide Aleksei m’aide à formuler les questions en russe. Alexiane assiste à nos échanges sans comprendre. À table, le langage gestuel a raison des frontières linguistiques : « À la vôtre ! », s’exclament en russe nos hôtes en brandissant un petit verre de vodka. Le quotidien de ces mineurs réfugiés au Pôle Nord nous devient familier.

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Marie Albert et Alexiane Lerouge, méconnaissables, sur le chemin de Barentsburg.

Lorsque nous reprenons la motoneige, il est 22 heures. Autour de nous, la glace, la neige, les ours polaires. Les phares n’éclairent qu’à une trentaine de mètres. À chaque secousse, je tapote le genou d’Alexiane pour m’assurer qu’elle n’a pas été éjectée. Devant, Aleksei nous guide, fusil de chasse à l’épaule en cas de tête-à-tête avec un ours. Une mauvaise rencontre peut tourner au carnage car le prédateur aime la chair humaine. Il est interdit de quitter Longyearbyen et Barentsburg sans arme. Soudain, les phares de la motoneige d’Aleksei s’éteignent, il arrête le moteur. Quand nous arrivons à sa hauteur, il pointe un doigt vers le ciel. Au-dessus de nos têtes, des serpents verts ondulent, superbes aurores boréales. Alexiane plante son trépied, fixe son appareil et nous intime de rester immobiles par tranches de trente secondes, le temps que la lumière traverse son reflex. Nous patientons une demi-heure avant prendre le bon cliché. Le résultat est décevant, n’arrive pas à la cheville de la réalité. Nous repartons en appuyant sur le champignon, abattons les 60 kilomètres en moins de deux heures. A la clé, une téléphone perdu, un appareil photo cassé et des sensations fortes. Le retour à Longyearbyen est abrupt.

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Nos deux reporters sous les aurores boréales.
Religion, politique et bière norvégienne

Nous sommes invitées à un concert par Leif, pasteur de l’église de Longyearbyen. Le chœur masculin de la ville se produit à Huset, un bar huppé. « Nos chansons parlent de femmes et de bière », précise l’homme d’Eglise. À la fin de sa prestation, Leif nous retrouve à notre table, une pinte à la main. Un ami, moustache à la Dali, l’accompagne. Oyvind est le chef du parti travailliste local. Alexiane se jette sur son reflex et son trépied, improvise une interview. L’homme politique dénonce les mensonges de ses adversaires conservateurs aux dernières élections : « Le Parti conservateur a promis la citoyenneté norvégienne aux Thaïlandais s’il était élu.» Que faire de ces déclarations arrosées à la bière norvégienne ? Alexiane poursuit l’interview jusqu’à la fermeture du bar. Soirée improbable en compagnie de deux choristes éméchés.

Des nouilles thaï en Norvège

Rungasun parle un anglais à l’accent thaï incompréhensible par nous Françaises. Dialogue de sourds. Mieux vaudrait parler norvégien, langue maîtrisée par les Thaïlandais mariés à des citoyens de Norvège. Le Svalbard compte une centaine de ressortissants thaïlandais. Ils représentent la troisième communauté de l’archipel polaire derrière les Norvégiens et les Suédois. Perplexes, nous mangeons des nouilles chez Rungasun puis découvrons les sushis de ses voisins japonais, Sushi Kita. Longyearbyen, 2000 habitants, abrite 44 nationalités. Nous n’en avons rencontré qu’une minorité dont nous avons retranscrit l’histoire. De retour en France, nous tentons de la transmettre au plus grand nombre. Un fragment du Svalbard en quelques lignes. Nous y retournerons.

Marie Albert

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