Calais : objectif Londres·En coulisses

EN COULISSES. Calais côté migrants

De retour de reportage aux portes de l’Europe, nos journalistes racontent leur périple. Découvertes, galères et ressentis : les coulisses de Terminus Europe.

Dans la « jungle » de Calais, c’est dans une atmosphère de suspicion que nous débarquons. Migrants, autorités et bénévoles se méfient de ceux qu’ils croisent. Certains parlent d’extrémistes qui rentrent dans le camp et se font passer pour des journalistes. On reproche aux vrais journalistes d’avoir déformé ou extrapolé certains sujets pour faire du sensationnel. On craint que des policiers en civil rentrent pour enquêter auprès des migrants. Certains Calaisiens voient un migrant dans chaque personne de couleur. Toutes ces strates de méfiance s’empilent, et créent un climat hostile. Il nous faut souvent réexpliquer qu’on est étudiants, et le but de notre présence dans la « jungle ».

Les autorités aussi sont réticentes aux questions. La préfète du département Fabienne Buccio, qui nous accorde une interview, se plaint du traitement de l’information sur l’opération de démantèlement en cours. Quand on passe nos journées dans le camp et qu’on regarde les chaînes de télé le soir, la divergence est grande.

Carapace de migrants

Le premier contact amical de la journée est celui de Bakhit, un migrant soudanais d’une vingtaine d’années. Environ 1,70 mètres, cheveux ébouriffés cachés sous sa casquette décolorée, il nous lâche un petit sourire en réponse à nos salutations. « Je vous inviterais bien à manger un truc, mais avec ça, c’est impossible », nous lance-t-il en indiquant du doigt les travaux de destruction. Le démantèlement de la zone sud du camp de Calais a commencé le matin même.

Le lendemain, la tente de Bakhit a disparu. À la place, comme pour les tentes voisines, un vaste terrain désert. Difficile de le retrouver. Son portable ne passe pas. Les migrants sont tristes et n’ont pas le cœur à communiquer avec nous. Nous décidons d’appeler Isabelle Serro, une photographe habituée du camp. Elle a une proximité particulière avec les habitants du camp et nous permet de communiquer avec certains d’entre eux.

À l’entrée du camp, dans la partie nord, des policiers interpellent Isabelle et lui demandent sa carte de presse sans se soucier de nous. Nous sommes trois hommes, jeunes. Deux d’entre nous ont la peau noire et le troisième des traits méditerranéens. La confusion est facile et récurrente. Les chauffeurs de bus nous regardent avec mépris ou pitié. Ce n’est que lorsqu’ils nous entendent parler français que nous redevenons des usagers normaux. Dans la ville, pour écarter les regards insistants, nous mettons nos appareils photo en évidence. Face aux policiers, cette carapace nous avantage : nous rentrons dans le camp sans questions.

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Youness et Fabrice, dans le camp de Calais en mars 2016. Pacôme Pabandji/ESJ Lille

« Inch’Allah, bientôt tout cela sera derrière nous »

Ce jeudi, il ne fait pas aussi froid que les premiers jours. Le soleil nous encourage à finaliser nos reportages sur le terrain. Dans la communauté soudanaise, l’accueil est chaleureux. On refuse de se laisser abattre. Sous la tente où Bakhit habite désormais, ça danse sur des sons de Bob Marley, Maitre Gims ou Ngarladjié, un musicien soudanais. Un repas composé de petits pois, de thon, de sauce tomate avec du pain nous est même servi. C’est l’instinct de survie, dans sa plus simple expression.  Les migrants se concentrent sur les choses absolument essentielles et laissent tomber le reste.

Les tentes sont près des toilettes. L’odeur pestilentielle nous frappe. Deux d’entre nous sont tombés malades à Calais. En quelques jours, on s’est rendu compte combien les choses sont difficiles, combien il est dur de survivre dans de pareilles situations. Et pourtant, les migrants, eux, ont vécu ainsi pendant plus de six mois. Mais Bakhit nous explique que l’objectif d’atteindre l’Angleterre les motive chaque jour. « Inch’Allah, tout cela sera bientôt derrière nous. »

Pacôme Pabandji

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