Lesbos : île à la dérive

À Lesbos, la tentation du profit

Cinq mille touristes en moins entre 2014 et 2015. Sur l’île grecque de Lesbos, les agences de voyage désespèrent. L’arrivée massive de migrants depuis 2014 a fait fuir les visiteurs, et les commerçants doivent faire face à cette nouvelle situation économique.

À Mytilène, capitale de Lesbos, des portants surprenants ont fleuri devant les boutiques du port l’été dernier. Sacs de couchage, tentes et ponchos de pluie sont suspendus en face de la vitrine de Movieland24, qui vend des DVD. Trente euros le duvet, cinquante euros la tente. Ces nouveaux produits sont destinés aux migrants qui arrivent à Lesbos par milliers depuis bientôt deux ans. Un moyen comme un autre de pallier la diminution du nombre de touristes. Plus loin, des sacs de couchage oranges, kakis ou gris sont suspendus à l’auvent d’une boutique de souvenirs. Chaussures crantées et gants imperméables se sont multipliés sur les étalages.

« C’est le dernier stock que j’ai acheté, je ne le renouvellerai pas, explique le gérant de Movieland24. Maintenant, les ONG offrent les tentes et les couvertures aux réfugiés. Je n’en vends plus. »

Les produits traditionnels grecs (à gauche), ont été relégués au fond du magasin, remplacés par les produits de première nécessité destinés aux migrants (à droite) : brosses à dents, conserves halal, paquets de biscuits.

Des informations en arabe sont apparues aux fenêtres des agences de voyage. Ces bureaux sont dépendants des compagnies aériennes, qui réduisent le nombre de vols à destination de l’île grecque. Deux trajets annulés par le tour opérateur Thomas Cook, deux autres en provenance des Pays-Bas, quelques-uns d’Allemagne… Le patron de Mitilene Tours, Aris Lazaris, rumine : « Les touristes ne vont pas venir… Tu ne viens pas en vacances pour pleurer ! »

« Nous sommes tous des enfants de réfugiés » Aris Lazaris, patron de l'agence Mitilene Tours

Les billets de ferry vendus aux exilés qui veulent rejoindre Athènes ne suffisent plus à renflouer les caisses. Le gouvernement grec a tranché : seuls 280 sièges peuvent être accordés aux migrants chaque jour, ce qui n’aide pas les commerçants.

Pas question pourtant pour les habitants de l’île d’accuser les migrants. « C’est la faute de l’Europe, qui fait la guerre en Syrie, qui ferme les frontières, fulmine Aris Lazaris. Pour nous, c’est normal d’accueillir les réfugiés. Nous sommes tous des enfants de réfugiés. » Dans un coin de son agence, la panière d’oranges quotidienne sera distribuée en fin de journée par les bénévoles.

Les parents de Manolis Tzanetos ont ainsi fui la guerre congolaise pour la Grèce. Le patron de la société de livraison de repas surveille depuis le milieu de la matinée l’agitation de ses employés. Les petites mains s’activent. 3 500 barquettes de riz aux légumes doivent être prêtes à 12h30 pour les réfugiés du camp d’enregistrement de Moria. « J’ai un contrat depuis 2002 avec le gouvernement pour nourrir les migrants, détaille Manolis. Mais depuis un an, le gouvernement grec ne me paye plus. »

« C’était surtout difficile l’été dernier. Nous préparions jusqu’à 8 000 portions pour chaque repas, trois fois par jour, se souvient le patron d’Elaitis. J’ai abandonné toutes mes autres activités. » En août, les autorités grecques lui ordonnent d’arrêter de nourrir les réfugiés, désormais certaines de ne plus pouvoir le payer. « Mais les gens doivent manger ! », s’insurge Manolis. Il ne lui reste plus qu’un petit contrat avec le gouvernement : 225 euros par jour pour une quarantaine de réfugiés mineurs. « La marge de profit est très faible, souligne-t-il. Et cet argent sert uniquement à payer mes employés. » Les ONG Oxfam et Save the children ont fini par prendre le relais du gouvernement en septembre 2015 pour payer ses services.

Une reconversion nécessaire

Chez d’autres commerçants, on considère plus franchement les réfugiés comme une nouvelle clientèle. L’agence de voyages Vavoulis Tours a installé son antenne mytilénienne en septembre dernier. En arabe, une carte présente les trajets, en bus et en bateau, vers Athènes puis vers la frontière macédonienne. Le patron, Iannis Vavoulis, l’admet : « Mes seuls clients sont des réfugiés, surtout des familles. » Cinq autres agences auraient ouvert leurs portes à Lesbos depuis septembre.

Narguilés, tapis orientaux, lustres colorés et nourriture halal : c’est le nouveau décor du Damas. Le restaurant d’Alki était encore un café-club, le Sugar, l’été dernier. « Je voulais que les réfugiés se sentent chez eux », s’émeut avec excès le propriétaire. Pourtant ici, personne ne parle arabe, à part un cuisinier. « On veut leur donner le plus possible », soutient le patron. Alki tient à prouver sa bonne volonté. Le businessman raconte comment il a financé le trajet en ferry d’un réfugié, à qui on avait volé tous ses biens. Au Damas, l’expresso est pourtant à deux euros, un prix élevé comparé à ceux de la région. Et même si les bénévoles bénéficient d’une réduction de 50 %, un repas au Damas n’est pas à la portée de tout le monde. « J’ai d’autres affaires à Athènes, mais le Damas est mon plaisir, insiste le patron. On essaye de tirer le meilleur de cette situation. »

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À gauche, le café-club avant l’été 2015. À droite, le restaurant Damas à l’ambiance orientale.

Bénévoles, journalistes et forces de l’ordre : nouveaux clients

À Lesbos, on s’adapte. Sigrid Van Der Zee, de l’agence de voyage Pandora Travel Lesvos, propose des offres spéciales pour les bénévoles. Fine cigarette entre les doigts, cheveux ébouriffés, yeux bleus vifs, la grande blonde aux lèvres rouges explique sa démarche en sirotant son café glacé. « Les bénévoles doivent aussi pouvoir se détendre, mais je n’ai eu que trois groupes pour l’instant. » Pour ces clients un peu particuliers, les excursions en randonnée ou dans les villages traditionnels de l’île coûtent 20 % moins cher.

Cette éternelle optimiste ajoute que les professionnels du tourisme ont commencé leur activité plus tôt cette année, avant la saison touristique de l’été. L’imposante bâtisse de l’hôtel Blue Sea accueille le personnel de Frontex, l’agence européenne chargée du contrôle des frontières. « Quarante personnes de Frontex logent ici en ce moment », estime Nikos Chatzimathios, le réceptionniste. Journalistes et bénévoles étaient aussi clients de cet hôtel cossu au début de l’hiver. « C’est une bonne chose pour les affaires, parce qu’on travaille toute l’année, au lieu de trois ou quatre mois pendant l’été. » Au fond d’une ruelle du port, une pancarte « complet », en arabe, est affichée sur le portail de l’hôtel New Life. Jusqu’en juillet prochain, toutes les chambres sont occupées par des policiers et garde-côtes grecs. « Policiers ou pas, ce sont des clients », soutient le gérant.

Lesbos fait peau neuve

Beaucoup de commerçants tiennent les journalistes pour responsables des difficultés de l’île. « La situation a changé, mais les touristes ne le savent pas », regrette Iannis Samiotis, le président de l’union locale des agences de voyage. « Les gens ont en tête les images de chaos que les médias diffusent, mais aujourd’hui ce n’est plus vrai ! » Il estime qu’entre 2014 et 2015, l’île a perdu 5 000 touristes.

Sigrid Van Der Zee avait monté son agence en 2013, pour « montrer la beauté de Lesbos », dont elle est tombée amoureuse seize ans plus tôt. « L’île est encore plus belle maintenant, affirme la Hollandaise. On devrait être fiers de cette situation, c’est un des seuls endroits au monde où les réfugiés sont traités correctement. » Pour elle, il est urgent de « communiquer positivement ».

La mairie a entendu les inquiétudes des commerçants. Une large campagne de communication est lancée sur les réseaux sociaux. « Il faut casser l’idée selon laquelle Lesbos est en crise », assène Marios Andriotis, l’adjoint au maire chargé des questions migratoires. La municipalité encourage les bénévoles à publier des selfies dans leur endroit préféré de Lesbos, ou à crier leur amour de l’île. Les autorités souhaitent aussi inviter des célébrités sur l’île. « Choisir Lesbos pour les vacances, c’est aider ceux qui aident. »

Sarah Paillou
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