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Gibraltar : un détroit, deux enclaves

Divisés mais bons voisins

Chaque jour, ils sont plusieurs milliers à traverser la frontière entre l’Espagne et Gibraltar, enclave britannique de 6 km2 située au sud de la péninsule ibérique. Pour travailler, étudier, ou même partir en week-end, ces frontaliers font le grand écart d’un monde à l’autre. 

C’est la frontière la plus courte du monde : deux kilomètres d’est en ouest. Elle sépare la ville de La Línea de la Concepción (Espagne) de Gibraltar, territoire d’outre-mer britannique. La première compte 46 % de chômeurs, quand le second affiche croissance à deux chiffres et plein emploi.

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Au delà des contrastes, cette frontière est l’objet de différends diplomatiques. Madrid réclame le retour de la presqu’île, cédée en 1713 au Royaume-Uni, dans son giron. Depuis l’arrivée au pouvoir des actuels dirigeants espagnols et gibraltariens, en 2011, le torchon brûle : tensions politiques, non-respect des engagements pris au cours des précédentes négociations… Sur place, les frontaliers partagent leur temps entre Espagne et Gibraltar, et tentent de se préserver des frictions.

Angela, Rakel, Miguel Travailleurs espagnols à Gibraltar

Chaque jour, près de 10 000 Espagnols traversent la frontière pour aller travailler à Gibraltar. La riche enclave ne compte que 30 000 habitants permanents, et a besoin de travailleurs étrangers.

Caissière espagnole dans une station-service de Gibraltar, Angela explique : « Ici, il y a plus de stabilité, on ne te licencie pas. Quand tu rentres dans une entreprise c’est pour toujours. » Son mari, cadre en Espagne, est moins payé qu’elle.

Rakel est espagnole. Le manque d’activité économique à La Línea l’a poussée à chercher un emploi à Gibraltar. La jeune femme, qui n’a pas fait d’études supérieures et travaille dans un supermarché proche de la frontière, s’agace : « En Espagne, ils te demandent sans cesse de faire tes preuves. J’ai enchaîné les CDD, sans perspective d’évolution. À Gibraltar c’est différent, j’ai trouvé un CDI et mon salaire augmente avec le temps. »

Certains travailleurs espagnols viennent de loin : « J’habite à trois heures de car de Gibraltar, explique Miguel, ouvrier sur un chantier. En Espagne, il n’y a plus de travail à cause de la crise, alors je viens ici. Mon entreprise me paye l’hôtel, à La Línea. »

Si la construction a longtemps été le premier secteur de la presqu’île, désormais tous les domaines embauchent : finance, services… Par exemple, 40 % des salariés de l’hôpital de Gibraltar seraient espagnols, selon les chiffres des syndicats.

« Une frontière politique »

Régulièrement, les imbroglios diplomatiques s’invitent à la frontière. L’Espagne y intensifie les contrôles – officiellement pour réduire la contrebande de tabac, détaxé à Gibraltar. Le temps nécessaire à la traversée passe alors de quelques minutes à plusieurs heures. « Madrid veut asphyxier l’économie de Gibraltar, explique Angela. C’est une frontière politique. Ce sont les gens qui sont victimes de ça, ils doivent aller travailler puis rentrer chez eux et n’ont pas d’autre choix que de supporter la queue. »

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Côté espagnol, des véhicules attendent pour traverser la frontière. Fabien Leboucq/ESJ Lille

Pour connaître le temps d’attente à la frontière, le gouvernement de Gibraltar a mis en place des caméras qui filment la douane en temps réel. À l’été 2015, il fallait sept heures pour traverser de l’Espagne vers l’enclave. En gage de bonne foi, Madrid a fait installer des bornes de contrôle automatique des passeports. Mais seuls les piétons en profitent, alors que les files interminables concernent surtout les véhicules.

Face à ces désagréments, des associations espagnoles et gibraltariennes se mobilisent pour distribuer de l’eau et organiser l’arrivée des secours en cas de besoin. Manuel Marquez, du regroupement d’associations Frontera Humanitaria, estime que « les hommes politiques ont créé beaucoup de haine. Pour des motifs électoralistes et patriotiques, ils font du mal aux habitants de la région, alors qu’on s’entend très bien de part et d’autre de la frontière. »

Pour expliquer les longueurs de la traversée, les politiques espagnols pointent quant à eux du doigt la géographie de la frontière : avant d’entrer à Gibraltar, il faut traverser la piste de l’aéroport de l’enclave : la circulation est à l’arrêt dès qu’un avion décolle ou atterrit.

MARK ET CHRIS Gibraltariens cherchent grand espace et petits prix

Au pied du rocher, au pays du plein-emploi, les prix sont plus élevés qu’en Espagne. L’immobilier en est la preuve la plus évidente : à surface égale, un logement coûte entre deux et quatre fois plus cher à Gibraltar à la vente comme à la location.

Mark (le prénom a été changé) travaille dans la finance, comme près d’un quart des actifs de Gibraltar. Il occupe un poste à responsabilités dans une banque. «  Je suis en poste depuis plusieurs années. J’adore Gibraltar, mais parfois on s’y sent un peu à l’étroit », explique-t-il.

Mark possède une résidence secondaire en Espagne, où il passe, avec femme et enfants, ses week-ends et ses vacances. Il concède : « La nourriture et l’ambiance sont meilleures chez eux que chez nous. » Et d’avouer que s’il ne vit pas à temps plein en Espagne, « c’est pour ne pas qu’on taxe mes avoirs financiers ou l’héritage que je vais laisser à mes enfants. »

Ces temps-ci, le quadragénaire se dit « inquiet ». « À Gibraltar, les gens ont très, très peur du Brexit : par moment, c’est déjà compliqué de traverser alors que c’est une frontière européenne. Si le Royaume-Uni venait à sortir de l’Europe, l’effet pour Gibraltar et la région serait désastreux. »

« Ca serait le rêve d’avoir une maison en Espagne »

L’Espagne a séduit aussi Chris, jeune employé d’une entreprise de jeu en ligne, un secteur en plein boom à Gibraltar depuis les années 2000. Il admet que « ce serait le rêve d’avoir une maison en Espagne », notamment parce que c’est là-bas qu’il fait la fête. « À Gibraltar, il y a de l’ambiance en été. Mais en hiver, comme c’est tout petit, ça a moins d’intérêt. »

Chris vit pourtant toujours dans l’enclave britannique. Pour sa famille et ses amis, mais surtout parce qu’il bénéficie d’aides de l’État, ce qui rend « relativement facile pour les Gibraltariens d’obtenir un premier logement. » Sans cette aide, Chris « n’aurait jamais eu assez pour vivre ici. »

ANGEL Un pied de chaque côté

Angel a la cinquantaine, et incarne les liens étroits qu’ont tissé entre eux les frontaliers de la baie. Espagnol, il tient un hôtel à La Línea et est marié avec une Gibraltarienne qui travaille au ministère de la santé, de l’autre côté de la frontière. Ils vivent en Espagne, mais leur fils est scolarisé à Gibraltar où « le niveau scolaire est moindre qu’en Espagne », souffle l’hôtelier. Mais le système scolaire de l’enclave a ses avantages : le gouvernement paye l’université en Grande-Bretagne à ses jeunes citoyens, ainsi que l’avion et le logement sur place. « Je suis fier de mon pays, et ça me coûte de le dire, mais je préfère que mon fils prenne la nationalité britannique, ça l’aidera plus dans la vie », conclut Angel.

« Les Espagnols sont méchants et ignorants »

Dans la baie de Gibraltar, tout le monde connaît au moins une famille binationale. Derrière ce métissage, des tensions existent, attisées par les discours nationalistes. Angela, la caissière espagnole, le ressent au quotidien : « À la frontière, certains policiers me donnent l’impression que je suis une traître à la patrie parce que je vais travailler à Gibraltar », rapporte-t-elle.

Certains Gibraltariens se disent aussi victimes de cette xénophobie. « Les Espagnols nous reconnaissent à notre accent, et refusent de nous aider, par exemple quand on demande notre chemin, pointe Christina (le prénom a été modifié). Pourtant, ils viennent chez nous pour travailler ! » Née de mère espagnole et de père gibraltarien, elle profite de sa retraite dans son enclave natale, après une carrière réussie au Royaume-Uni. Si Christina a déjà vécu en Espagne, elle a « toujours préféré ‘Gib’. Ici, il n’y a pas de pauvres, c’est plus calme et plus sûr », confie-t-elle. Avant de conclure à l’emporte-pièce : « Beaucoup d’Espagnols sont méchants et ignorants. »

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Le fort de Gibraltar, en mars 2016. Fabien Leboucq/ESJ Lille

Ces tensions restent toutefois minoritaires. L’enclave britannique représente 25 % de l’activité de toute la zone, et l’interdépendance entre les deux économies est totale. Inmaculada Ortega œuvre avec le Groupe Transfrontalier, un groupement économique favorable à l’intensification des relations entre Gibraltar et le reste de la région. Elle explique qu’« au niveau local, les pouvoirs publics des deux côtés de la frontière sont des partisans de la coopération économique. » Les choses bloquent au niveau national : « La perception de Gibraltar est très différente dans le reste de l’Espagne, alors que sur place, il n’y a pas de problème. »

Récemment, la ministre du travail, en visite à La Línea, expliquait qu’il était « souhaitable que le maire ait de bonnes relations [avec Gibraltar]. » Avant de poursuivre : « la fermeté du gouvernement d’Espagne dans sa politique de défense de l’intégrité nationale est totale. » Pas d’espoir de coopération entre le territoire britannique et Madrid, donc.

Quand on interroge Angel sur la possibilité pour l’Espagne de récupérer le territoire de Gibraltar, il est partagé : « En tant qu’Espagnol de Madrid, je suis pour. Mais en tant qu’Espagnol de la Linea je dis non. » Preuve, s’il en est, que dans la baie, loin des querelles de drapeaux, le statu quo pourrait presque faire l’unanimité.

Fabien Leboucq

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